Je suis une avocate engagée, à maints égards, et je ne l’ai jamais caché.
J’ai décidé de revenir ce soir ici sur la contribution que les
organisations ouvrières "de classe" pourraient apporter à la lutte
contre le "droit de punir" et contre l’État policier (je dis
"pourraient" à dessein parce que justement, cette contribution est,
hélas, inexistante, quand l’inexistence n’est pas carrément soutien à
cet État-policier).
Et je reviens donc à plusieurs conversations que j’ai, régulièrement,
depuis des années, avec tel ou tel camarade, ami, client... forte d’une
expérience pénale (voire, pénitentiaire) qui s’accroit (hélas), par la
force des choses, avec les années.
Je sais que beaucoup de camarades syndiqués ont des haut-le-cœur a
l’idée d’être "assimilés" (selon eux) à des violeurs ou à des assassins
(et encore, je dis cela pour ce qui me concerne, avec des pincettes car
finalement, et même en centrale pénitentiaire, peu d’êtres humains
méritent réellement d’être définis ainsi).
Que l’idée qu’on puisse les mettre "sur le même plan" que des
"coupeurs de gorge" ou des "détrousseurs de grands-mères" les révulse.
Et je le comprends bien, d’une certaine manière.
Personne ne veut cela, dans la mesure où, comme l’avait si bien
analysé Foucault, l’on reste dans le fantasme, dans le mythe (qui comme
tous les mythes, sert de justification au pouvoir et en l’espèce, à la
punition), dans le mythe qu’un être humain pourrait n’être défini
qu’ainsi, et qu’il est réductible à son crime ou à son délit
(évidemment, ce n’est pas par hasard que j’emploie ces termes de mythe
ou de fantasme....).
Je le comprends donc, d’une certaine manière.
Et en même temps, je ne le comprends pas du tout au sens où, par
discipline d’hygiène mentale contre l’État-policier, je refuse de
vouloir ne serait-ce qu’envisager de le comprendre. Je ne le comprends
pas en tant que militante, je ne le comprends pas en tant qu’avocate,
et je ne le comprends pas en tant que mère , sœur, épouse, fille...ou
même, en tant que prévenue potentielle (une vie, ça déraille très vite,
et il y a des cas de confrères passés, par la force d’une jalousie
maladive par exemple, de l’autre côté, dans le box des accusés).
Il est évident pour moi que le prélèvement et le fichage d’ADN ne
doivent être appliqués à PERSONNE. Je dis bien personne. Ni même , et je
pèse mes mots, au dernier salaud de pédophile dont l’abjection des
actes commis n’inspire aucune idée de compassion ou de pardon pour lui,
voire même, vous fait (à votre grande honte) trouver regrettable qu’en
1981, finalement...
De même, il faudrait savoir, avoir une idée dans le réel, même de
l’extérieur, ce qu’est vraiment une prison dans ce pays pour avoir ne
serait-ce que le droit d’en parler (alors, d’y envoyer d’autres êtres
humains, je ne vous dis pas...) .
Oh, une idée, pas ce que Valeurs Actuelles ou Le Figaro en disent,
non (je fais référence ici à la "prison-Club Med" ou "colonie de
vacances 5 étoiles" que je n’ai jamais croisée). Mais avoir vu de ses
yeux, la noirceur, la grisaille, les hauts murs, connaître l’emploi du
temps contraint, toutes les petites et grandes humiliations, la double,
la triple exploitation du cantinage, du travail en prison... avoir
entendu raconter par vos clients, primo délinquants, apeurés, affolés,
leurs premières nuits en maison d’arrêt glacés d’effroi sur leur
galetas, les hurlements des petits jeunes, sodomisés par des co-détenus
plus âgés, la violence, l’éducation criminogène que donne "l’école
carcérale"...et j’en passe.
Alors oui ces militants, ces camarades sont outrés que la justice les
assimile (fréquemment), par les peines, par le traitement, à ces
"délinquants" et ils redoutent (et je les comprends bien) que leur soit
appliqué à eux AUSSI le traitement qui est le lot des "droits communs" ,
de tous temps.
Et pourquoi non ?
Bien-sûr que pour la justice ( a fortiori celle du Capital),
il est logique qu’un délinquant soit puni de la même manière, qu’il soit
syndicaliste ou pas, en action militante ou pas, que le petit gars qui
passe avant ou après, pour un vol de mobylette, un outrage à agent ... !
Bien-sûr que l’une des armes de la bourgeoisie, quand la situation se
tend, c’est surtout d’abord de nier absolument toute possibilité de
statut même vaguement "politique" ! Et donc, évidemment , compte tenu de
tout cela, qu’au lieu de s’offusquer de ne pas avoir été traité
différemment parce que syndicaliste, il faut s’élever contre ce système
pénal, carcéral ... TOUT COURT !
Contre contre la prison et même contre le droit de punir. Et il faut le faire POUR TOUT LE MONDE !
C’est la raison pour laquelle j’ai trouvé profondément haïssable et
réactionnaire le film de Guédiguian "Les neiges du Kilimandjaro." Qui
"rachète" un des co-prévenus parce que syndicaliste, alors que l’autre
"n’est qu’un voyou" (traduisez : qui ne mérite que d’aller au trou).
Mais comment peut-on ensuite défendre, au pénal, des syndicalistes
(que les patrons et les forces de l’ordre ne se privent pas de
poursuivre ou de faire poursuivre) si on n’a pas d’abord défendu des
prolétaires dans leur ensemble, qu’ils soient ou non des travailleurs
actifs, qu’ils fassent profession de soudeurs ou profession de voyou,
qu’ils soient sains d’esprit ou détraqués... ?
Comment peut-on défendre des syndicalistes, si on n’a pas d’abord
bataillé contre ces mesures que je juge indignes, bataillé pour que
prélèvement ADN et autres saloperies soient purement et simplement
éradiquées pour tout le monde ?
On fourbit, souvent innocemment et avec la meilleure volonté du
monde, les armes de la réaction, en pensant très sérieusement qu’il y a
"les autres" (les fous, les délinquants, les clodos...) et "nous" .
En se pensant bien à l’abri, parce qu’on est salarié,
métro-boulot-dodo, voire syndicaliste, (d’accord, mais bon, on est
"quelqu’un de bien", avec sa petite auto, avec son petit pavillon à
crédit, avec sa femme et ses deux enfants, et avec son patron qui vous
exploite, sans casier judiciaire, s’il vous plaît), et on peut même
trouver que ce serait pas si anormal, finalement, de pendre deux ou
trois pédophiles, d’incarcérer deux ou trois sauvageons, que 15 ans pour
une voiture brûlée, c’est pas assez, et que bien-sûr, il faut embaucher
plus de policiers, mettre plus de caméras et construire plus de
prisons...
Et un jour, patatras.
Son fils, sa fille, soi-même... pour le pouvoir d’État, pour le
terrible pouvoir de punir, qui n’est finalement que bourgeoisie, on
passe de "l’autre côté du miroir".
Et là, on trépigne de colère, on dit que "ce n’est pas juste", que
c’est "scandaleux", finalement, d’être traité comme TOUS les
"prolétaires lambdas" le sont devant la Justice, et on pleure à chaudes
larmes en se désolant de n’avoir pas de statut d’exception...
Mais le statut d’exception, la reconnaissance de sa nature politique,
c’est une vieille revendication (on pourrait dire à ce niveau, une
lubie car il est évident que plu jamais le pouvoir en place ne fera ce
type de concession....) et on ne l’aura jamais ! Bobby Sands et ses
camarades en sont morts.
Et là, c’est trop tard... car le couperet de la guillotine, ou la
porte de la maison d’arrêt, que par des prises de position
réactionnaires, par un soutien politique à des partis qui faisaient la
promotion d’idées réactionnaires (ou simplement, qui ne luttaient pas
contre elles, voire, pis, qui contribuaient à creuser ce fossé
imaginaire entre" soi" et les "autres", qui donc, contribuaient à
diviser le prolétariat sur les bases de la morale bourgeoise)... on a
contribué à affûter, ou à graisser, glisse sur votre cou, se referme sur
vos pas, ou sur ceux de votre fils...
Pensez à tout cela, à chaque fois que, de manière pulsionnelle (bien
compréhensible), devant votre télé ou votre radio, en entendant tel ou
tel fait-divers abominable, en songeant au calvaire de la victime (le
calvaire de la victime est toujours réel et n’est jamais méprisable je
le dis sans aucune ironie), du genre de fait-divers qui vous coupe
l’appétit entre le dessert et la poire, pensez-y quand votre première
réaction épidermique est de penser "deux balles dans la tête" ou "40 ans
de prison"...
Car voyez-vous, contrairement à une autre mythologie, il n’y a pas
que des crimes de sang des violeurs ou des pédophiles dans le champ
pénal. Ce sont même d’ailleurs statistiquement les moins nombreux, c’est
un fait (la "palme" revenant en réalité aux coups et violences
volontaires et aux atteintes aux biens (voir l’Infostat "20 ans de
condamnations pour crimes et délits " paru en 2011 ici -> http://www.justice.gouv.fr/art_pix/...
) - l’agitation des assassins et des violeurs n’étant qu’une énième
justification à votre consentement au pouvoir de punir de l’Etat....
Pensez à tout cela. Dites vous que personne, même pas un syndicaliste
(sûrement pas un syndicaliste, d’ailleurs) n’est à l’abri. Qu’il ait ou
qu’il n’ait pas "fait quelque chose de mal". Et que la seule solution,
ce n’est que le combat unitaire et unifiant contre le droit et le
pouvoir qu’a l’Etat de punir et de punir aussi férocement...
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dimanche 14 avril 2013
lundi 9 avril 2012
L'avocat de la défense est-il un complotiste?
Selon certains beaux esprits (souvent pas les plus cultivés ni les mieux
documentés mais jouissant d'un ministère moral dans cette société qui confine parfois à
l'illégitimité ), remettre en question les "versions
officielles" du 11 septembre, de l'affaire Tarnac, ou plus près de nous,
de l'affaire Mérah...serait faire preuve de "complotisme" ou de
"conspirationnisme".
Ces personnes prennent probablement Naomie Klein (ou Noam Chomski, ou Michael Moore... à supposer qu'ils les aient lus) pour une grande malade, j'imagine.
En règle générale, ces personnes appuient leur jugement (qui est un jugement destiné exclusivement à disqualifier complètement l'interlocuteur à qui il s'adresse, donc, le niveau zéro de la rhétorique), sur le seul argument que des actions mauvaises, cachées, manipulatoires, attentant à la vie de telle ou telle catégorie de "sa" population...serait une chose que "l’État français" ou "le gouvernement américain" (dont tout le monde connaît l'immense droiture morale, la probité, et la charité chrétienne qu'ils mettent en œuvre quotidiennement de par le monde) ne pourraient pas faire.
L’État américain ne pourrait pas, par exemple, tuer des petits enfants américains sur son sol. Non.
Il peut tuer des petits enfants chiliens au Chili. Il peut tuer des petits enfants irakiens en Irak. Il peut tuer des petits enfants vietnamiens au Vietnam... mais il ne peut pas tuer des petits enfants américains aux USA.
Voilà la croyance, une croyance faite de patriotisme mâtinée de moralisme bancal, une croyance qui traite l’Etat comme un corps unique, comme un être humain parfaitement coordonné, une croyance donc, pour le moins sujette à caution, tout à fait critiquable, comme toute croyance, sur laquelle repose exclusivement l'accusation de "complotisme".
Au "tout est possible" (qui n'est pas forcément juste, mais qui est après tout une position intellectuelle aussi respectable que d'autres) répond strictement le "tout est impossible".
Ayant eu encore très récemment une dispute extrêmement forte avec un journaliste de mon entourage sur l'affaire Merah et m'étant fait traiter à la sixième minute, montre en main, de "complotiste" quand j'évoquais la possibilité que Mérah ne soit pas le coupable qu'on fit de lui (sans que pour autant je fasse de Mérah une blanche colombe totalement innocente et pure - mais si la présomption d'innocence ne devait s'appliquer qu'à des saints ou à des innocents, elle ne s'appliquerait pas à grand'monde et perdrait beaucoup de son utilité), je me posai le soir même cette question: Zola aurait-il pu aujourd'hui publier "J'accuse" sans se faire publiquement disqualifier par les "autorités autorisées à penser" (et surtout , autorisées à censurer la pensée de ceux qui n’appartiennent pas à leur corporation), de "complotiste" ?
« Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice. Mes nuits seraient hantées par le spectre de l'innocent qui expie là-bas, dans la plus affreuse des tortures, un crime qu'il n'a pas commis. »
En effet, quelle meilleure preuve d'un horrible "complotisme" que cette sentence!
Un innocent au bagne pour un crime qu'il n'a pas commis? Comment diable cela serait-il possible...
Mais Zola va plus loin.
Cela lui vaudra d'être poursuivi à son tour sur le fondement de la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881, (puisque la diffamation d'un fonctionnaire de l'État relève des Assises) - Certaines tournures de phrase ne tromperont personne, Zola est bien un horrible "conspirationniste" - (je souligne):
« J'accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d'avoir été l'ouvrier diabolique de l'erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire, et d'avoir ensuite défendu son œuvre néfaste, depuis trois ans, par les machinations les plus saugrenues et les plus coupables.
J'accuse le général Mercier de s'être rendu complice, tout au moins par faiblesse d'esprit, d'une des plus grandes iniquités du siècle.
J'accuse le général Billot d'avoir eu entre les mains les preuves certaines de l'innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées, de s'être rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice, dans un but politique et pour sauver l'état-major compromis.
J'accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de s'être rendus complices du même crime, l'un sans doute par passion cléricale, l'autre peut-être par cet esprit de corps qui fait des bureaux de la guerre l'arche sainte, inattaquable.
J'accuse le général de Pellieux et le commandant Ravary d'avoir fait une enquête scélérate, j'entends par là une enquête de la plus monstrueuse partialité, dont nous avons, dans le rapport du second, un impérissable monument de naïve audace.
J'accuse les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme, Varinard et Couard, d'avoir fait des rapports mensongers et frauduleux, à moins qu'un examen médical ne les déclare atteints d'une maladie de la vue et du jugement.
J'accuse les bureaux de la guerre d'avoir mené dans la presse, particulièrement dans L'Éclair et dans L'Écho de Paris, une campagne abominable, pour égarer l'opinion et couvrir leur faute.
J'accuse enfin le premier conseil de guerre d'avoir violé le droit, en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète, et j'accuse le second conseil de guerre d'avoir couvert cette illégalité, par ordre, en commettant à son tour le crime juridique d'acquitter sciemment un coupable. »
Pour clore ce rappel historique, je rappelle que lorsque Zola écrit cela, Dreyfus - puisque c'est lui dont il s'agit- est coupable et archi-coupable - d'autant que l’État français ne peut pas, évidemment (pensez-vous, ce bel et noble Etat français des mineurs de Decazeville..., de la collaboration avec les nazis, de la nuit du 17 octobre 1961 ou de la torture en Algérie....), mentir, manipuler, fabriquer...sur la culpabilité de Dreyfus.
Car Zola n’écrit pas "J'accuse" quand Dreyfus est enfin innocenté! Non !
Il l'écrit quand le véritable coupable, Esterhàzi, est acquitté par le conseil militaire, et que tout semble perdu pour le camp de la Vérité et de la Justice qu'on appelait "les dreyfusards".
Car Zola écrit "J'accuse" en 1898.
A cette époque Dreyfus est non seulement "présumé coupable", comme le dirait un de nos bons ministres, mais pire, il est condamné, il est au bagne, et donc pour le coup, il est bien "reconnu coupable".
Ce qui ferait donc aujourd'hui de Zola l'un des premiers "complotistes" aux yeux de l'histoire (et on parle là d'une affaire d'Etat).
Allant plus loin , je me faisais la réflexion que finalement, tout avocat de la défense est un "complotiste", puisque notre but est bien de tenter de démontrer autant que nous le pouvons, l'innocence de notre client, de faire relaxer une personne (de plus en plus "présumée coupable" dès le début) qui est poursuivie par l’État, cet État irréprochable, cet État qui ne peut pas se tromper, qui est porté par deux nobles piliers, savoir une justice infaillible (Outreau en a encore témoigné) et une police incorruptible.
A fortiori aujourd'hui, comment ne pas être complètement rassurés par la présence dans l’appareil judiciaro-répressif, d’hommes aussi intègres et droits que Claude Guéant, Alain Bauer, Gérard Longuet, et last but not least, Nicolas Sarkozy, premier magistrat de France après avoir été premier policier de France?
Envisager d'autres pistes que celles que de tels hommes ont prises pour acquis, ont faites leurs... ne serait-ce pas un crime de lèse-majesté? N'est-ce - pas prendre le risque de les mettre en cause eux-mêmes?
C'est vrai que lorsqu'on examine tout cela, on peut bien se dire que quiconque remet en cause telle ou telle version d'une "affaire d’État" est un "complotiste" (l'avocat de la défense le premier, donc).
Et puis, quand les journalistes donnent comme exemple de "pensée contre-intuitive", sur des sujets "épineux" du type 11 septembre etc, des personnes comme Jean-Marie Bigard, Marion Cotillard ou Jacques Cheminade... comment ne pas admettre que la thèse du "conspirationnisme", du "complotisme", apparaisse en majesté?
Qui voudrait prendre le risque d'être comparé, pire, assimilé, sur le plan intellectuel, à... Jean-Marie Bigard?
Même moi, qui suis téméraire, cela me fait réfléchir...
Ça s'est corsé quand un gars comme Kassovitz, jusque là plutôt respecté (et non assimilable à jean-Marie Bigard) a rejoint à son tour la cohorte de ceux qui doutent de la version officielle du 11 septembre...
Voir la violence des réactions suscitées par cette prise de position fut une chose étrange. Mais voyons, pourquoi un doute, a fortiori venant d'une personne non-qualifiée, un doute a priori tellement délirant... déclenche-t-il systématiquement des réactions d'une telle violence? N'a-t-on plus le droit de passer pour un délirant ou un abruti (selon les détracteurs des "conspis") si on le souhaite?
Et puis sinon, vous avez aussi les épouvantails d'extrême-droite. Pas mal non plus comme repoussoirs.
Car le drame (et l'astuce qui sinon ne pourrait pas rendre si efficace cette accusation définitive et infamante), c'est qu'il existe réellement une sorte de "complotisme", de "conspirationnisme". Il consiste à penser qu'un "grand architecte" ou un "ordre secret" tire les ficelles de tout et partout de façon déterminée et omnisciente, qui produirait exactement les résultats attendus, que l'ordre du monde serait réglé comme une pendule par les décisions de quelques-uns cachés aux yeux de tous les autres dans le monde.
C'est en cela surtout qu'on reconnaît ceux que l'on pourrait appeler (avec toutes les précautions d'usage) "des complotistes": ils disent que "le gouvernement américain" a "planifié les attentats du 11 septembre". Il dit que "le gouvernement français" a "tué les enfants de l'école de Toulouse". Là où le "complotiste" ne tient pas la route intellectuellement, c'est parce qu'il est une vision mécaniste, automatiste, et unitariste de l’État, dont il nie l'existence de nombreux appareils, de cellules souvent aveugles les unes aux autres, d'intérêts divergents en son sein... et il se discrédite dès le début en adoptant cette conception fausse de l'Etat.
Bien évidemment, ceux-là sont assez reconnaissables et il vaut mieux faire ce que l'on peut pour ne pas y être assimilés, pour ne pas les avoir "dans son camp", car ils sont en effet d'autres idiots utiles du système (mais je suis plutôt partisane de leur laisser également le bénéfice du doute et la liberté de parole; ce que je refuse, c'est que la presse en fasse sciemment les épouvantails d'une "théorie du complot" risible qu'elle applique consciencieusement à tous ceux qui ne partagent pas telle ou telle version officielle, quelles que soient leurs compétences, leurs connaissances etc).
Bien sûr donc, en agitant de tels épouvantails, la boucle est bouclée. Quand tu n'as le choix qu'entre Claude Guéant et Jean-Marie Bigard, je crois que même Zola aurait réfléchi à deux fois avant d'écrire "J'accuse" en 2012...
Ceux qui mettent en doute la version officielle sans être des "conspirationnistes" envisagent forcément des solutions beaucoup plus complexes, des hypothèses qui sont en rapport avec la réalité possible, vraisemblable, ils n'ont pas de "contre-solution clef en mains"; ils ont des doutes, ils ont des hypothèses, ils admettent simplement que, compte tenu de ce qu'est un État et de ce que gouverner signifie, le doute sur une "affaire d’État" doit toujours être possible, et qu'aucune question ne doit être un tabou, aucune question ne doit être disqualifiée a priori, ils pensent que c'est sur les tabous de ce type que l'on construit les enfers concentrationnaires, et les États policiers.
Pourquoi ce papier me direz-vous ?
Pour dire de ne pas céder au premier des terrorismes qui est le terrorisme intellectuel dont se rendent coupables de plus en plus de "personnes autorisées".
Pour dire que plus que jamais, le combat à mener avant tout est un combat moral pour l'intelligence, pour le droit au doute, le droit à poser des questions, à demander des comptes, pour la liberté d'expression sans restriction et surtout, sans manipulation, contre l'obscurantisme et l'opacité.
C'est évidemment également un combat pour la justice; parce qu'il n' y aura pas de combat pour la justice sociale qui triomphe sans combat pour restaurer, améliorer, la justice judiciaire, pour la sauvegarde de principes fondamentaux, quel que soit le régime, le mode d'exploitation des richesses... Que l'on soit socialiste, commmuniste, écologiste ou même libéral, si l'on est un être moral, d'une certaine morale, de la morale de la liberté, ce combat doit être le vôtre.
Ceux qui professent le "républicanisme" en politique devraient être les premiers sur ces sujets ("Liberté liberté chérie, Combats avec tes défenseurs...."). Force est de constater qu'ils sont souvent aujourd'hui les bons derniers, et singulièrement aphones.
Ce combat doit être mené par toutes les personnes de bonne volonté, à tous les échelons de la société, car si ce combat n'est pas mené c'est la société sécuritaire, la société de la peur et de l'espionnage, qui gagne. Et si cette société gagne, le gouvernement des lettres de cachet refera définitivement surface, l'embastillement également.
Je suis plutôt heureuse des résultats qu'a donnés la consultation des avocats du Barreau de Paris en vue de la Présidentielle; elle montre, sur l'échantillon qui y a participé, que tout n'est pas perdu, qu'il faut y croire encore. Que les principes dont nous avons hérité des Lumières, de Beccaria, de Voltaire, les principes qui sont inscrits dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen...ne comptent pas (encore) pour rien.
Mais elle montre aussi que ce n'est pas l'ampleur ni la force à laquelle nous aurions légitimement pu nous attendre en de telles circonstances.
Il faut , c'est urgent, - d'autant plus urgent que le chantage à la "menace terroriste" prend tout l'espace et que toutes les dérives liberticides (improprement qualifiées de "sécuritaires") s'aggravent quotidiennement à ce prétexte - , défendre plus que jamais la Justice et de la liberté d'expression, une véritable information, d'une véritable liberté de la presse. C'est notre avenir qui en dépend.
Je terminerai ce papier en mettant en face à face deux citations qui ont presque quarante ans d'intervalle: l'une de M. Warsjmann, député UMP de la 3ème circonscription des Ardennes, et l'autre de la grande Gisèle Halimi, immense avocate, un des honneurs de notre profession.
Le député UMP cité ici par le Conseil constitutionnel dans une décision de février 2012 retoquant les dispositions de l'article 706-88-2 du code de procédure pénale qui limitait la liberté de choix du gardé à vue en matière de terrorisme en prévoyant une liste d’avocats habilités à intervenir, justifiait de la sorte la restriction de la "liste":
"(...) dans les affaires de terrorisme, la présence de l’avocat en garde à vue, quand bien même elle serait différée en application des dispositions présentées précédemment, créera deux risques particuliers qu’il est nécessaire de prendre en compte pour maintenir un équilibre entre, d’une part, les droits de la défense, et, d’autre part, l’efficacité de l’enquête et la prévention des actes terroristes. Le premier risque résidera dans la possibilité que la personne gardée à vue soit assistée par un avocat défendant la même cause idéologique qu’elle ; le risque de fuites serait alors considérable. Le second risque sera, compte tenu de la personnalité, de la dangerosité et des moyens dont disposent certains auteurs d’actes terroristes, que des pressions soient exercées par la personne gardée à vue sur les avocats désignés pour qu’ils préviennent leurs complices ou fassent disparaître des preuves. C’est pour répondre à ce double risque que l’article adopté par la Commission crée une possibilité de restriction à la liberté pour la personne gardée à vue de choisir son avocat."
Quand, en 1973, Gisèle Halimi écrivait ceci:
"(...)J'ai toujours professé que l'avocat politique devait être totalement engagé aux côtés des militants qu'il défend. Partisan sans restriction avec, comme armes, la connaissance du droit 'ennemi', le pouvoir de déjouer les pièges de l'accusation, etc. (....) Les règles d'or des procès de principe: s'adresser, par-dessus la tête des magistrats, à l'opinion publique toute entière, au pays. Pour cela, organiser une démonstration de synthèse, dépasser les faits eux-mêmes, faire le procès d'une loi, d'un système, d'une politique. Transformer les débats en tribune publique. Ce que nos adversaires nous reprochent, et on le comprend, car il n'y a rien de tel pour étouffer une cause qu'un bon huis-clos expéditif". ( in La Cause des Femmes, Paris)
Ces personnes prennent probablement Naomie Klein (ou Noam Chomski, ou Michael Moore... à supposer qu'ils les aient lus) pour une grande malade, j'imagine.
En règle générale, ces personnes appuient leur jugement (qui est un jugement destiné exclusivement à disqualifier complètement l'interlocuteur à qui il s'adresse, donc, le niveau zéro de la rhétorique), sur le seul argument que des actions mauvaises, cachées, manipulatoires, attentant à la vie de telle ou telle catégorie de "sa" population...serait une chose que "l’État français" ou "le gouvernement américain" (dont tout le monde connaît l'immense droiture morale, la probité, et la charité chrétienne qu'ils mettent en œuvre quotidiennement de par le monde) ne pourraient pas faire.
L’État américain ne pourrait pas, par exemple, tuer des petits enfants américains sur son sol. Non.
Il peut tuer des petits enfants chiliens au Chili. Il peut tuer des petits enfants irakiens en Irak. Il peut tuer des petits enfants vietnamiens au Vietnam... mais il ne peut pas tuer des petits enfants américains aux USA.
Voilà la croyance, une croyance faite de patriotisme mâtinée de moralisme bancal, une croyance qui traite l’Etat comme un corps unique, comme un être humain parfaitement coordonné, une croyance donc, pour le moins sujette à caution, tout à fait critiquable, comme toute croyance, sur laquelle repose exclusivement l'accusation de "complotisme".
Au "tout est possible" (qui n'est pas forcément juste, mais qui est après tout une position intellectuelle aussi respectable que d'autres) répond strictement le "tout est impossible".
Ayant eu encore très récemment une dispute extrêmement forte avec un journaliste de mon entourage sur l'affaire Merah et m'étant fait traiter à la sixième minute, montre en main, de "complotiste" quand j'évoquais la possibilité que Mérah ne soit pas le coupable qu'on fit de lui (sans que pour autant je fasse de Mérah une blanche colombe totalement innocente et pure - mais si la présomption d'innocence ne devait s'appliquer qu'à des saints ou à des innocents, elle ne s'appliquerait pas à grand'monde et perdrait beaucoup de son utilité), je me posai le soir même cette question: Zola aurait-il pu aujourd'hui publier "J'accuse" sans se faire publiquement disqualifier par les "autorités autorisées à penser" (et surtout , autorisées à censurer la pensée de ceux qui n’appartiennent pas à leur corporation), de "complotiste" ?
« Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice. Mes nuits seraient hantées par le spectre de l'innocent qui expie là-bas, dans la plus affreuse des tortures, un crime qu'il n'a pas commis. »
En effet, quelle meilleure preuve d'un horrible "complotisme" que cette sentence!
Un innocent au bagne pour un crime qu'il n'a pas commis? Comment diable cela serait-il possible...
Mais Zola va plus loin.
Cela lui vaudra d'être poursuivi à son tour sur le fondement de la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881, (puisque la diffamation d'un fonctionnaire de l'État relève des Assises) - Certaines tournures de phrase ne tromperont personne, Zola est bien un horrible "conspirationniste" - (je souligne):
« J'accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d'avoir été l'ouvrier diabolique de l'erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire, et d'avoir ensuite défendu son œuvre néfaste, depuis trois ans, par les machinations les plus saugrenues et les plus coupables.
J'accuse le général Mercier de s'être rendu complice, tout au moins par faiblesse d'esprit, d'une des plus grandes iniquités du siècle.
J'accuse le général Billot d'avoir eu entre les mains les preuves certaines de l'innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées, de s'être rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice, dans un but politique et pour sauver l'état-major compromis.
J'accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de s'être rendus complices du même crime, l'un sans doute par passion cléricale, l'autre peut-être par cet esprit de corps qui fait des bureaux de la guerre l'arche sainte, inattaquable.
J'accuse le général de Pellieux et le commandant Ravary d'avoir fait une enquête scélérate, j'entends par là une enquête de la plus monstrueuse partialité, dont nous avons, dans le rapport du second, un impérissable monument de naïve audace.
J'accuse les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme, Varinard et Couard, d'avoir fait des rapports mensongers et frauduleux, à moins qu'un examen médical ne les déclare atteints d'une maladie de la vue et du jugement.
J'accuse les bureaux de la guerre d'avoir mené dans la presse, particulièrement dans L'Éclair et dans L'Écho de Paris, une campagne abominable, pour égarer l'opinion et couvrir leur faute.
J'accuse enfin le premier conseil de guerre d'avoir violé le droit, en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète, et j'accuse le second conseil de guerre d'avoir couvert cette illégalité, par ordre, en commettant à son tour le crime juridique d'acquitter sciemment un coupable. »
Pour clore ce rappel historique, je rappelle que lorsque Zola écrit cela, Dreyfus - puisque c'est lui dont il s'agit- est coupable et archi-coupable - d'autant que l’État français ne peut pas, évidemment (pensez-vous, ce bel et noble Etat français des mineurs de Decazeville..., de la collaboration avec les nazis, de la nuit du 17 octobre 1961 ou de la torture en Algérie....), mentir, manipuler, fabriquer...sur la culpabilité de Dreyfus.
Car Zola n’écrit pas "J'accuse" quand Dreyfus est enfin innocenté! Non !
Il l'écrit quand le véritable coupable, Esterhàzi, est acquitté par le conseil militaire, et que tout semble perdu pour le camp de la Vérité et de la Justice qu'on appelait "les dreyfusards".
Car Zola écrit "J'accuse" en 1898.
A cette époque Dreyfus est non seulement "présumé coupable", comme le dirait un de nos bons ministres, mais pire, il est condamné, il est au bagne, et donc pour le coup, il est bien "reconnu coupable".
Ce qui ferait donc aujourd'hui de Zola l'un des premiers "complotistes" aux yeux de l'histoire (et on parle là d'une affaire d'Etat).
Allant plus loin , je me faisais la réflexion que finalement, tout avocat de la défense est un "complotiste", puisque notre but est bien de tenter de démontrer autant que nous le pouvons, l'innocence de notre client, de faire relaxer une personne (de plus en plus "présumée coupable" dès le début) qui est poursuivie par l’État, cet État irréprochable, cet État qui ne peut pas se tromper, qui est porté par deux nobles piliers, savoir une justice infaillible (Outreau en a encore témoigné) et une police incorruptible.
A fortiori aujourd'hui, comment ne pas être complètement rassurés par la présence dans l’appareil judiciaro-répressif, d’hommes aussi intègres et droits que Claude Guéant, Alain Bauer, Gérard Longuet, et last but not least, Nicolas Sarkozy, premier magistrat de France après avoir été premier policier de France?
Envisager d'autres pistes que celles que de tels hommes ont prises pour acquis, ont faites leurs... ne serait-ce pas un crime de lèse-majesté? N'est-ce - pas prendre le risque de les mettre en cause eux-mêmes?
C'est vrai que lorsqu'on examine tout cela, on peut bien se dire que quiconque remet en cause telle ou telle version d'une "affaire d’État" est un "complotiste" (l'avocat de la défense le premier, donc).
Et puis, quand les journalistes donnent comme exemple de "pensée contre-intuitive", sur des sujets "épineux" du type 11 septembre etc, des personnes comme Jean-Marie Bigard, Marion Cotillard ou Jacques Cheminade... comment ne pas admettre que la thèse du "conspirationnisme", du "complotisme", apparaisse en majesté?
Qui voudrait prendre le risque d'être comparé, pire, assimilé, sur le plan intellectuel, à... Jean-Marie Bigard?
Même moi, qui suis téméraire, cela me fait réfléchir...
Ça s'est corsé quand un gars comme Kassovitz, jusque là plutôt respecté (et non assimilable à jean-Marie Bigard) a rejoint à son tour la cohorte de ceux qui doutent de la version officielle du 11 septembre...
Voir la violence des réactions suscitées par cette prise de position fut une chose étrange. Mais voyons, pourquoi un doute, a fortiori venant d'une personne non-qualifiée, un doute a priori tellement délirant... déclenche-t-il systématiquement des réactions d'une telle violence? N'a-t-on plus le droit de passer pour un délirant ou un abruti (selon les détracteurs des "conspis") si on le souhaite?
Et puis sinon, vous avez aussi les épouvantails d'extrême-droite. Pas mal non plus comme repoussoirs.
Car le drame (et l'astuce qui sinon ne pourrait pas rendre si efficace cette accusation définitive et infamante), c'est qu'il existe réellement une sorte de "complotisme", de "conspirationnisme". Il consiste à penser qu'un "grand architecte" ou un "ordre secret" tire les ficelles de tout et partout de façon déterminée et omnisciente, qui produirait exactement les résultats attendus, que l'ordre du monde serait réglé comme une pendule par les décisions de quelques-uns cachés aux yeux de tous les autres dans le monde.
C'est en cela surtout qu'on reconnaît ceux que l'on pourrait appeler (avec toutes les précautions d'usage) "des complotistes": ils disent que "le gouvernement américain" a "planifié les attentats du 11 septembre". Il dit que "le gouvernement français" a "tué les enfants de l'école de Toulouse". Là où le "complotiste" ne tient pas la route intellectuellement, c'est parce qu'il est une vision mécaniste, automatiste, et unitariste de l’État, dont il nie l'existence de nombreux appareils, de cellules souvent aveugles les unes aux autres, d'intérêts divergents en son sein... et il se discrédite dès le début en adoptant cette conception fausse de l'Etat.
Bien évidemment, ceux-là sont assez reconnaissables et il vaut mieux faire ce que l'on peut pour ne pas y être assimilés, pour ne pas les avoir "dans son camp", car ils sont en effet d'autres idiots utiles du système (mais je suis plutôt partisane de leur laisser également le bénéfice du doute et la liberté de parole; ce que je refuse, c'est que la presse en fasse sciemment les épouvantails d'une "théorie du complot" risible qu'elle applique consciencieusement à tous ceux qui ne partagent pas telle ou telle version officielle, quelles que soient leurs compétences, leurs connaissances etc).
Bien sûr donc, en agitant de tels épouvantails, la boucle est bouclée. Quand tu n'as le choix qu'entre Claude Guéant et Jean-Marie Bigard, je crois que même Zola aurait réfléchi à deux fois avant d'écrire "J'accuse" en 2012...
Ceux qui mettent en doute la version officielle sans être des "conspirationnistes" envisagent forcément des solutions beaucoup plus complexes, des hypothèses qui sont en rapport avec la réalité possible, vraisemblable, ils n'ont pas de "contre-solution clef en mains"; ils ont des doutes, ils ont des hypothèses, ils admettent simplement que, compte tenu de ce qu'est un État et de ce que gouverner signifie, le doute sur une "affaire d’État" doit toujours être possible, et qu'aucune question ne doit être un tabou, aucune question ne doit être disqualifiée a priori, ils pensent que c'est sur les tabous de ce type que l'on construit les enfers concentrationnaires, et les États policiers.
Pourquoi ce papier me direz-vous ?
Pour dire de ne pas céder au premier des terrorismes qui est le terrorisme intellectuel dont se rendent coupables de plus en plus de "personnes autorisées".
Pour dire que plus que jamais, le combat à mener avant tout est un combat moral pour l'intelligence, pour le droit au doute, le droit à poser des questions, à demander des comptes, pour la liberté d'expression sans restriction et surtout, sans manipulation, contre l'obscurantisme et l'opacité.
C'est évidemment également un combat pour la justice; parce qu'il n' y aura pas de combat pour la justice sociale qui triomphe sans combat pour restaurer, améliorer, la justice judiciaire, pour la sauvegarde de principes fondamentaux, quel que soit le régime, le mode d'exploitation des richesses... Que l'on soit socialiste, commmuniste, écologiste ou même libéral, si l'on est un être moral, d'une certaine morale, de la morale de la liberté, ce combat doit être le vôtre.
Ceux qui professent le "républicanisme" en politique devraient être les premiers sur ces sujets ("Liberté liberté chérie, Combats avec tes défenseurs...."). Force est de constater qu'ils sont souvent aujourd'hui les bons derniers, et singulièrement aphones.
Ce combat doit être mené par toutes les personnes de bonne volonté, à tous les échelons de la société, car si ce combat n'est pas mené c'est la société sécuritaire, la société de la peur et de l'espionnage, qui gagne. Et si cette société gagne, le gouvernement des lettres de cachet refera définitivement surface, l'embastillement également.
Je suis plutôt heureuse des résultats qu'a donnés la consultation des avocats du Barreau de Paris en vue de la Présidentielle; elle montre, sur l'échantillon qui y a participé, que tout n'est pas perdu, qu'il faut y croire encore. Que les principes dont nous avons hérité des Lumières, de Beccaria, de Voltaire, les principes qui sont inscrits dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen...ne comptent pas (encore) pour rien.
Mais elle montre aussi que ce n'est pas l'ampleur ni la force à laquelle nous aurions légitimement pu nous attendre en de telles circonstances.
Il faut , c'est urgent, - d'autant plus urgent que le chantage à la "menace terroriste" prend tout l'espace et que toutes les dérives liberticides (improprement qualifiées de "sécuritaires") s'aggravent quotidiennement à ce prétexte - , défendre plus que jamais la Justice et de la liberté d'expression, une véritable information, d'une véritable liberté de la presse. C'est notre avenir qui en dépend.
Je terminerai ce papier en mettant en face à face deux citations qui ont presque quarante ans d'intervalle: l'une de M. Warsjmann, député UMP de la 3ème circonscription des Ardennes, et l'autre de la grande Gisèle Halimi, immense avocate, un des honneurs de notre profession.
Le député UMP cité ici par le Conseil constitutionnel dans une décision de février 2012 retoquant les dispositions de l'article 706-88-2 du code de procédure pénale qui limitait la liberté de choix du gardé à vue en matière de terrorisme en prévoyant une liste d’avocats habilités à intervenir, justifiait de la sorte la restriction de la "liste":
"(...) dans les affaires de terrorisme, la présence de l’avocat en garde à vue, quand bien même elle serait différée en application des dispositions présentées précédemment, créera deux risques particuliers qu’il est nécessaire de prendre en compte pour maintenir un équilibre entre, d’une part, les droits de la défense, et, d’autre part, l’efficacité de l’enquête et la prévention des actes terroristes. Le premier risque résidera dans la possibilité que la personne gardée à vue soit assistée par un avocat défendant la même cause idéologique qu’elle ; le risque de fuites serait alors considérable. Le second risque sera, compte tenu de la personnalité, de la dangerosité et des moyens dont disposent certains auteurs d’actes terroristes, que des pressions soient exercées par la personne gardée à vue sur les avocats désignés pour qu’ils préviennent leurs complices ou fassent disparaître des preuves. C’est pour répondre à ce double risque que l’article adopté par la Commission crée une possibilité de restriction à la liberté pour la personne gardée à vue de choisir son avocat."
Quand, en 1973, Gisèle Halimi écrivait ceci:
"(...)J'ai toujours professé que l'avocat politique devait être totalement engagé aux côtés des militants qu'il défend. Partisan sans restriction avec, comme armes, la connaissance du droit 'ennemi', le pouvoir de déjouer les pièges de l'accusation, etc. (....) Les règles d'or des procès de principe: s'adresser, par-dessus la tête des magistrats, à l'opinion publique toute entière, au pays. Pour cela, organiser une démonstration de synthèse, dépasser les faits eux-mêmes, faire le procès d'une loi, d'un système, d'une politique. Transformer les débats en tribune publique. Ce que nos adversaires nous reprochent, et on le comprend, car il n'y a rien de tel pour étouffer une cause qu'un bon huis-clos expéditif". ( in La Cause des Femmes, Paris)
mercredi 4 avril 2012
Emile ZOLA - Affaire Dreyfus - Adresse au jury - 21 février 1898 - extrait
Je sais combien Zola est critiquable (plus selon certains que selon
d'autres), sur le plan politique, à certains égards. Mais il ne fut pas
que cela. Notamment, je livre ici certains des passages les plus
remarquables (choix personnel) de sa défense personnelle, son adresse
au jury, le 21 février 1898, lors de sa mise en accusation pour
"outrage à l'armée", à la suite de l'affaire Dreyfus. Bonne lecture.
______________________________ ______________________________ __________________
" (...) Je dénonce à la conscience des honnêtes gens cette pression des pouvoirs publics sur la justice du pays. Ce sont là des mœurs politiques abominables qui déshonorent une nation libre. (...)
Vous connaissez la légende qui s'est faite. Dreyfus a été condamné justement et légalement par sept officiers infaillibles, qu'on ne peut même suspecter d'erreur sans outrager l'armée entière. Il expie dans une torture vengeresse son abominable forfait. (...) C'est de pain empoisonné que la presse immonde nourrit notre pauvre peuple depuis des mois. Et il ne faut pas s'étonner , si nous assistons à une crise désastreuse, car lorsqu'on sème à ce point la sottise et le mensonge, on récolte forcément la démence.(...)
Vous êtes tous des travailleurs, les uns commerçants, les autres industriels, quelques-uns exerçant des professions libérales. Et votre très légitime inquiétude est l'état déplorable dans lequel sont tombées les affaires. Partout, la crise actuelle menace de devenir un désastre, les recettes baissent, les transactions deviennent de plus en plus difficiles. (...)
De sorte que la pensée que vous avez apportée ici, la pensée que je lis sur vos visages, est qu'en voilà assez, et qu'il faut en finir. Vous n'en êtes pas à dire comme beaucoup:"Que nous importe qu'un innocent soit à l'Ile du Diable! est-ce que l'intérêt d'un seul vaut la peine de troubler ainsi un grand pays?" Mais vous vous dites tout de même que notre agitation, à nous les affamés de vérité et de justice, est payée trop chèrement par tout le mal qu'on nous accuse de faire. Et si vous me condamnez messieurs, il n'y aura que cela au fond de votre verdict: le désir de calmer les vôtres, le besoin que les affaires reprennent, la croyance qu'en me frappant, vous arrêterez une campagne de revendication nuisible aux intérêts de la France.(....)
Et qu'ils sont bêtes ceux qui m'appellent Italien, moi né d'une mère française, élevé par des grands-parents beaucerons, des paysans de cette forte terre, moi qui ai perdu mon père à sept ans, qui ne suis allé en Italie qu'à cinquante-quatre ans et pour documenter un livre.(....)
Et si même je n'étais pas Français, est-ce que les quarante volumes de langue française que j'ai jetés par millions d'exemplaires dans le monde entier ne suffiraient pas à faire de moi un Français, utile à la gloire de la France! (...)
Ne comprenez-vous pas maintenant que ce dont la nation meurt, c'est de l'obscurité où l'on s'entête à la laiasser, c'est de l'équivoque où elle agonise? Les fautes des gouvernants s'entassent sur les fautes, un mensonge en nécessite un autre, de sorte que l'amas devient effroyable. Une erreur judiciaire aété commise, et dès lors, pour la cacher, il a fallu chaque jour commettre un nouvel attentat au bon sens et à l'équité. C'est la condamnation d'un innocent qui a entraîné l'acquittement d'un coupable; et vilà qu'aujourd'hui, on vous demande de me condamner à mon tour, parce que j'ai crié mon angoisse, en voyant la patrie dans cette voie affreuse.(...)
Il n' y a plus d'affaire Dreyfus.Il s'agit désormais de savoir si la France est encore la France des droits de l'homme, celle qui a donné la liberté au monde et qui devait lui donner la justice. Sommes-nous encore le peuple le plus noble, le plus fraternel, le plus généreux? Allons-nous garder en Europe notre renom d'équité et d'humanité?(....)
Hélas Messieurs, ainsi que tant d'autres, vous attendez peut-être le coup de foudre, la preuve de l'innocence de Dreyfus, qui descendrait du ciel comme un tonnerre. La vérité ne procède point ainsi d’habitude, elle commande quelque recherche et quelque intelligence.La preuve! nous savons bien où on pourrait la trouver. (...)
Dreyfus est innocent, je le jure. J'y engage ma vie, j'y engage mon honneur.A cette heure solennelle, devant ce tribunal qui représente la justice humaine, devant vous , messieurs les jurés, qui êtes l'émanation même de la nation, devant toute la France, devant le monde entier, je jure que Dreyfus est innocent.(...)
Tout semble être contre moi, les deux Chambres, le pouvoir civil, le pouvoir militaire, les journaux à grand tirage, l'opinion publique qu'ils ont empoisonnée. Et je n'ai pour moi que l'idée, un idéal de vérité et de justice. Et je suis bien tranquille, je vaincrai.
Je n'ai pas voulu que mon pays restât dans le mensonge et dans l'injustice. On peut me frapper ici. Un jour, la France me remerciera d'avoir aidé à sauver son honneur."
(Source : ANTHOLOGIE DE L’ELOQUENCE FRANCAISE , Paris, 1995, P. Dauzier et P. Lombard)
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" (...) Je dénonce à la conscience des honnêtes gens cette pression des pouvoirs publics sur la justice du pays. Ce sont là des mœurs politiques abominables qui déshonorent une nation libre. (...)
Vous connaissez la légende qui s'est faite. Dreyfus a été condamné justement et légalement par sept officiers infaillibles, qu'on ne peut même suspecter d'erreur sans outrager l'armée entière. Il expie dans une torture vengeresse son abominable forfait. (...) C'est de pain empoisonné que la presse immonde nourrit notre pauvre peuple depuis des mois. Et il ne faut pas s'étonner , si nous assistons à une crise désastreuse, car lorsqu'on sème à ce point la sottise et le mensonge, on récolte forcément la démence.(...)
Vous êtes tous des travailleurs, les uns commerçants, les autres industriels, quelques-uns exerçant des professions libérales. Et votre très légitime inquiétude est l'état déplorable dans lequel sont tombées les affaires. Partout, la crise actuelle menace de devenir un désastre, les recettes baissent, les transactions deviennent de plus en plus difficiles. (...)
De sorte que la pensée que vous avez apportée ici, la pensée que je lis sur vos visages, est qu'en voilà assez, et qu'il faut en finir. Vous n'en êtes pas à dire comme beaucoup:"Que nous importe qu'un innocent soit à l'Ile du Diable! est-ce que l'intérêt d'un seul vaut la peine de troubler ainsi un grand pays?" Mais vous vous dites tout de même que notre agitation, à nous les affamés de vérité et de justice, est payée trop chèrement par tout le mal qu'on nous accuse de faire. Et si vous me condamnez messieurs, il n'y aura que cela au fond de votre verdict: le désir de calmer les vôtres, le besoin que les affaires reprennent, la croyance qu'en me frappant, vous arrêterez une campagne de revendication nuisible aux intérêts de la France.(....)
Et qu'ils sont bêtes ceux qui m'appellent Italien, moi né d'une mère française, élevé par des grands-parents beaucerons, des paysans de cette forte terre, moi qui ai perdu mon père à sept ans, qui ne suis allé en Italie qu'à cinquante-quatre ans et pour documenter un livre.(....)
Et si même je n'étais pas Français, est-ce que les quarante volumes de langue française que j'ai jetés par millions d'exemplaires dans le monde entier ne suffiraient pas à faire de moi un Français, utile à la gloire de la France! (...)
Ne comprenez-vous pas maintenant que ce dont la nation meurt, c'est de l'obscurité où l'on s'entête à la laiasser, c'est de l'équivoque où elle agonise? Les fautes des gouvernants s'entassent sur les fautes, un mensonge en nécessite un autre, de sorte que l'amas devient effroyable. Une erreur judiciaire aété commise, et dès lors, pour la cacher, il a fallu chaque jour commettre un nouvel attentat au bon sens et à l'équité. C'est la condamnation d'un innocent qui a entraîné l'acquittement d'un coupable; et vilà qu'aujourd'hui, on vous demande de me condamner à mon tour, parce que j'ai crié mon angoisse, en voyant la patrie dans cette voie affreuse.(...)
Il n' y a plus d'affaire Dreyfus.Il s'agit désormais de savoir si la France est encore la France des droits de l'homme, celle qui a donné la liberté au monde et qui devait lui donner la justice. Sommes-nous encore le peuple le plus noble, le plus fraternel, le plus généreux? Allons-nous garder en Europe notre renom d'équité et d'humanité?(....)
Hélas Messieurs, ainsi que tant d'autres, vous attendez peut-être le coup de foudre, la preuve de l'innocence de Dreyfus, qui descendrait du ciel comme un tonnerre. La vérité ne procède point ainsi d’habitude, elle commande quelque recherche et quelque intelligence.La preuve! nous savons bien où on pourrait la trouver. (...)
Dreyfus est innocent, je le jure. J'y engage ma vie, j'y engage mon honneur.A cette heure solennelle, devant ce tribunal qui représente la justice humaine, devant vous , messieurs les jurés, qui êtes l'émanation même de la nation, devant toute la France, devant le monde entier, je jure que Dreyfus est innocent.(...)
Tout semble être contre moi, les deux Chambres, le pouvoir civil, le pouvoir militaire, les journaux à grand tirage, l'opinion publique qu'ils ont empoisonnée. Et je n'ai pour moi que l'idée, un idéal de vérité et de justice. Et je suis bien tranquille, je vaincrai.
Je n'ai pas voulu que mon pays restât dans le mensonge et dans l'injustice. On peut me frapper ici. Un jour, la France me remerciera d'avoir aidé à sauver son honneur."
(Source : ANTHOLOGIE DE L’ELOQUENCE FRANCAISE , Paris, 1995, P. Dauzier et P. Lombard)
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