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samedi 9 avril 2011

Le programme économique du FN, l' Etat, la Nation et la possibilité révolutionnaire.


Passons sur le côté "amusant" de la présentation du programme économique du Front National, avec hauts-fonctionnaires anonymes, et tout le tremblement, légitimé par la "persécution" dont les militants frontistes seraient l'objet.

Rentrons dans le vif du sujet: le politique.

C'est amusant aussi, notez bien. Amusant de constater que, pour un parti dont le nouveau credo semble être de vouloir redonner la première place au politique, le passage obligé est celui de la "crédibilité économique" selon la plus pure tradition bourgeoise.

Comment faire la démonstration inverse de ce que l'on prône, donc.

On commence par dévoiler un "programme économique". Pas un programme politique.

En cela, le FN ne présente strictement aucune différence avec les partis institutionnalisés bourgeois, qui servent le capitalisme, directement ou indirectement.

Et un programme fabriqué en partie par un énarque, actuellement en poste, si on en croit l'article du Parisien, à ...Bercy! On a vu mieux comme révolution populaire, que d'employer les services de ces cerveaux formatés à servir l'Etat bourgeois à l'ENA....

Mais passons, donc.

Comme presque tous les autres partis politiques, le programme économique présenté par le FN a d'abord vocation à attirer les fameuses "classes moyennes" (l'autre nom pour ce nous appelons nous, la "petite-bourgeoisie"). Ca marchera sans doute en partie, compte tenu des circonstances.

La critique principale que je vais faire aujourd'hui (j'en ferai sans doute d'autres par la suite) me semble tout sauf anecdotique.

Elle a trait à la conception de l'Etat et de la société qui rend possible toute la construction du programme économique du FN.

Cette conception, c'est celle de l'Etat dit régalien, jacobin et centralisé.

Cette conception, elle n'est appuyée que sur une seule jambe qui s'appelle la "souveraineté nationale". Coupez-la lui, et tout s'écroulera.

Problème pour le FN: ce sont les masses qui font l'histoire, et il faut faire avec.

Or les masses, même si elles le regrettent peut-être aujourd'hui (mais, à supposer que regret il y ait, regretter est une chose, vouloir faire "machine arrière" en est une autre, et pouvoir faire "machine arrière" encore une autre), elles ont décidé, il y a de cela un moment déjà, que de la Nation, de la souveraineté nationale, et de l'Etat jacobin, elles n'en voulaient plus, que cela plaise ou pas, et quels que soient les "dommages collatéraux" que ces décisions ont coûté - en premier lieu et presque exclusivement, pour les auteurs de ces décisions eux-mêmes.

Ces décisions ont été prises, et entérinées à plusieurs reprises, que ce soit en portant au pouvoir des socio-démocrates (ou des libéraux-sociaux), ou des libéraux "tout court" (les deux pôles principaux de l'alternance politique sous la 5ème république) pour des raisons qui ne sont pas exclusivement (loin de là) des raisons économiques. Il y a d'autres visages de ces décisions (dans les syndicats notamment). Mais je m'en tiendrai là, pour ne pas alourdir le propos.

Elles ont été prises parce que, pour plusieurs raisons, non seulement le peuple n'a pas lutté contre la mondialisation mais encore, il l'a accompagnée et même à un moment, majoritairement souhaitée (même s'il n'en a pas souhaité évidemment, les résultats, qu'il subit de plein fouet chaque jour).

Évidemment, ce que le peuple a souhaité au fond, avant toute chose, ce n'était pas les délocalisations, les licenciements, la perte du pouvoir d'achat, la précarisation, la coupe permanente dans les budgets de l'Etat au nom de la sacro-sainte réduction de la dette publique imposée par Maastricht...

Ce qu'il a souhaité, (parce que c'est ce qu'on nous a vendu avant tout), c'était la libre circulation des personnes et des biens , une monnaie forte et une économie assainie. Une nouvelle forme de sécurité en somme: la paix entre des hommes débarrassés de leurs oripeaux nationaux et un Etat protecteur qui ne soit plus soumis au diktat des financiers via la dette publique.

Souhaitant cela, et le mettant politiquement en œuvre par différents moyens, le peuple n'a pas forcément vu ou compris la polysémie de ces notions et ce qu'elles pouvaient entraîner comme effets pervers dévastateurs de nos vies. A moins que (hypothèse que je privilégie) l'ayant pressenti, son désir de se libérer des frontières , de la nation... son désir, finalement, de paix et de liberté, ait été plus fort que toutes ses préventions.

D'aucuns peuvent en arriver à regretter plus ou moins secrètement que le peuple, ce peuple que certains membres d'auto-proclamées "avant-gardes" jugent inculte, stupide, ignorant, soit doté de tels pouvoirs, soit doté du droit de s'exprimer, à travers le vote, la grève ou les manifestations, soit du doté du pouvoir de prendre part, même un peu, aux décisions qui président à sa propre destinée.

Mais la question n'est pas de savoir, ni de dire aux masses (masses dont, au moins en théorie, tout militant communiste est et doit se revendiquer fièrement) si elles ont eu raison ou tort de clore ce chapitre initié en France en 1789, mais bien de faire de la politique avec ce que des décisions "démocratiques" ont amené ici et là, bon et mauvais ensemble, et la transformation profonde qu'elles ont apportée aux instruments politiques traditionnels.

Lire la France d'aujourd'hui avec des lunettes construites sur la base de 1789 et remodelées dans les années 50 (mais guère plus), c'est prendre le risque de la myopie aiguë. Le FN n'y échappe pas plus que les autres en refusant aussi ouvertement de partir de la réalité pour se (re)bâtir.

De quoi nous parle, en gros, ce programme économique qui a été présenté?

Il parle de "nationalisations". De "patriotisme". De "frontières". De "centralisme"...

Il nous parle d'un Etat que la majorité des habitants de ce pays aujourd'hui ignorent, voire, rejettent, pour des raisons diverses. Cet Etat, c'est l'Etat régalien devenu Etat policier au service quasi-absolu du capitalisme, et principalement, de sa forme impérialiste.


Ce faisant, le FN est doublement à côté de la plaque.

Une première fois parce que rien ne dit que, même regrettant leurs décisions d'autrefois, les masses voudront et feront effectivement "machine arrière". Une seconde fois parce que la position tenue par le FN est à l'exact opposé de ce que produit ce moment de la lutte des classes dans et sur cette chose étrange qu'on appelle "Etat". Le FN propose une chose irréalisable. Tant économiquement que politiquement.

Irréalisable économiquement parce que irréalisable politiquement.

Irréalisable politiquement parce que à contre-courant de l'Histoire pour des pays comme la France qui ont fait, il y a longtemps, leur révolution nationale, et qui doivent désormais à toute force, passer à autre chose, entamer une nouvelle révolution, qui consiste principalement à dépasser ce qu'a enfanté 1789, à le dépasser en achevant de le détruire pour pouvoir créer "autre chose".

C'est là qu'apparaît la nature profondément conservatrice, réactionnaire et infantile du FN, à l 'opposé de l'image révolutionnaire et populaire qu'il veut se donner.

C'est sa conception de l'Etat et de la société (et de l'économie) qui explique, contre toutes les fausses prédictions qu'on nous a assénées pendant plusieurs semaines, qu'en dépit du fabuleux coup de pouce médiatique qu'il a reçu, il se soit finalement autant planté que les autres aux dernières cantonales (et sur ce point fondamental, qui ne peut souffrir de discussions oiseuses, je renvoie à l'excellent travail de démystification par la raison qu'a réalisé notre ami et camarade Charles Hoareau ici ), même si, du fait de l'abstention, il a obtenu un score de votes exprimés satisfaisant qui lui permet (avec la complicité honteuse de la majorité de la classe politique et de nombreux éditocrates) de faire croire à une victoire.

J'ai déjà eu l'occasion plusieurs fois de m'exprimer sur ce que je pensais de la Nation comme concept politique, notamment (mais pas seulement) pour des communistes du 21ème siècle, concept dont je pense démontrer qu'il n'est plus d'actualité dans nos combats parce qu'il ne recouvre plus de réalité tangible et que, dans le contexte actuel de la lutte des classes et de la mondialisation, le maniement de ce concept, loin de pouvoir protéger les masses laborieuses, les enferme, les prive de ce qu’elles doivent devenir, les prive d'un travail d'émancipation vers la souveraineté populaire au profit d'une souveraineté nationale qui ne fera plus jamais "leur bonheur", et donc, les désarme complètement.


Pour ces raisons, qui ne sont ici que très résumées et simplement esquissées, qui demanderont des développements ultérieurs, en tant que communiste dont le souhait est et reste l'émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes et le dépérissement de l'Etat jusqu'à sa disparition, je ne peux pas considérer comme un avis valable que le programme du FN serait susceptible d'être taxé de programme "de gauche", ou de programme socialiste.

Oh bien sûr, si l'on entend par "de gauche", ou "socialiste" la bouillie infecte faite d'une pincée de dirigisme par-ci et d'une poignée de libéralisme par là saupoudrée d'un peu de contractualisme, que nous servent depuis 40 ans le PS et ses alliés, alors là, en effet, il risque d'être difficile pour les soi-disant gens "de gauche" de se dépatouiller du piège que le FN tente de refermer sur eux. Encore une fois, face au risque fasciste, une bonne partie de la petite-bourgeoise se fera dévorer toute crûe.

Non, la position anti-raciste ne suffira pas à départager les uns et les autres car le racisme, n'en déplaise à certains, n'est aujourd'hui pas beaucoup plus fréquent chez les "gens de droite" qu'il n'est chez les "gens de gauche" (car les gens de droite ne sont pas tous des bourgeois et les gens de gauche ne sont pas tous des ouvriers). C'est, je pense, une des choses hélas, les mieux partagées au monde, qui, comme disaient Balibar et Wallerstein, tient lieu en quelque sorte de mémoire collective quasi-universelle et dont, même dans une société communiste, il sera difficile sans doute, de se débarrasser complètement.

Je ne dis justement pas cela parce que les "nationalisations" que propose le FN seraient en soi différentes (parce qu'émanant du FN) de celles que proposeraient d'autres partis, plutôt "de gauche". Non.

Une nationalisation est une nationalisation, pour le FN comme pour le PS . Même si l'on a vu en 1981, entre le PS et le PCF, que les modalités de mise en oeuvre, non négligeables, des nationalisations, pouvaient diverger.

Pour faire une courte parenthèse sur cette notion de "mise en œuvre" et de politique des "petits pas", des petits gains", supposés apporter de grands pas, que l'on m'oppose souvent en prenant comme exemple le syndicalisme ("un bon syndicaliste est celui qui sait construire au quotidien le rassemblement le plus large des travailleurs dans son entreprise en organisant et en participant aux combats qui permettent d'obtenir des gains apparemment petits pour pouvoir lancer des batailles sur des combats plus importants", ce qui est assez juste), je dirais simplement que, justement, si le syndicalisme est politique, le politique lui, ne peut pas, ne doit pas être syndicaliste. Là où le syndicalisme est de terrain, où il est pragmatique, là où il est quotidien, le politique, lui, doit viser l'horizon et les vastes étendues, le politique est sans limite de date. C'est dans les limites du syndicalisme que git la possibilité politique, qui est constituée du rapport dialectique entre la théorie et la praxis dans la lutte de classe. Je ferme cette parenthèse.

Une nationalisation est une nationalisation. Comme l'Etat est l'Etat, pour les uns ET pour les autres (et il faut être fou pour continuer de définir l'Etat bourgeois comme une sorte de véhicule dont la nature et la substance changerait en fonction de qui les élections amènent aux commandes!). Le protectionnisme c'est le même, de nature, qu'il s'agisse de celui des USA ou de celui de l'UE (ou de la France, si elle sortait de l'UE). - Pour ne pas être trop longue, je renvoie sur ce point de l'analyse de ce qu'est l'Etat bourgeois aux travaux de Poulantzas, parfois insatisfaisants et incomplets mais en dépit de cela, je pense, encore uniques dans leur genre à ce stade de notre réflexion politique.

Non. Je dis que ce programme du FN ne devrait pas pouvoir être taxé de "programme de gauche" ou de "programme socialiste" s'il existait encore dans ce pays un parti de masse, un parti communiste, capable de réfléchir collectivement et de proposer des idées innovantes qui traduisent les aspirations du peuple des travailleurs.

Je dis cela parce qu'un communiste aujourd'hui ne devrait pas pouvoir raisonnablement proposer d'utiliser un instrument (les nationalisations) qui viendrait, en l'état actuel des choses, renforcer la figure exacerbée de l'Etat capitaliste actuel.

Que donneraient des nationalisations dans un Etat globalement libéralisé et dans une économie mondialisée? Elles donneraient des pouvoirs encore plus grands en période de crise aux actionnaires qui prennent le contrôle de la société anonyme "France". Est-ce par crise de "socialisme" qu'Obama a adopté des stratégies proches de la nationalisation pendant la crise aux USA? Sérieusement et évidemment, non!

Obama n'a fait qu'adopter le comportement de tout bon actionnaire majoritaire dans une telle situation pour sauver ses miches et pouvoir repartir de plus belle: il a fait ce que l'on appelle en droit des sociétés un "coup d'accordéon"! C'est à dire qu'il a restructuré le capital de sa "société" à cause d'une perte trop importante de capitaux propres.

Imaginons ce qu'aurait donné la politique du gouvernement Sarkozy-Fillion si les banques avaient été nationalisées (au sens strict)!

Aussi, et en conclusion, on ne luttera pas contre le programme du FN sans être véritablement révolutionnaire. Or, au risque de faire une lapalissade, je ne crois pas qu'être conservateur, voire réactionnaire, puisse aider à être (à devenir) révolutionnaire...

Évidemment donc, tous les partis qui continuent à se placer dans ce registre de la pérennisation de l'Etat (qu'il soit libéral , qu'il soit policier, dirigiste, ou fasciste), et en particulier, de l’État tel qu'issu de 1789 et 1945, ne pourront pas lutter contre le FN.

Ils vont se perdre dans des arguties juridico-économiques, des batailles d'experts, des myriades de chiffres... qui risquent d'avoir pour seul effet, non pas d'entraîner les foules en délire derrière eux, mais d'éloigner encore plus les masses d'eux, et des élections (ce qui de mon point de vue ne serait pas forcément un mal si autre chose se construisait autrement ailleurs, mais ne soyons pas pessimistes...).

Les masses se détourneront non par bêtise, fainéantise ou par incompréhension, mais parce qu'intuitivement, comme en témoigne l'embryon de conscience de classe qui se reforme et qui affleure dans l'abstention majoritaire, les masses désirent ardemment autre chose, même de façon "inconsciente", et il est probable que cette "autre chose" s’appelle la souveraineté populaire et la démocratie directe, donc, le début de la fin de l’État bourgeois, et peut-être même, le début de la fin de l’État tout court...

jeudi 23 juillet 2009

BOUDICCA, "Les nègres et les bicots"...


de Boudicca

"Le père est déjà fin bourré.

Il doit être environ 17 h 30...

C’est comme ça depuis qu’il s’est fait plumer par son banquier, qu’il a perdu toutes ses économies, et, comble de la tragédie, qu’il a perdu son travail, à 54 ans, sans plus jamais en retrouver...

Sa deuxième femme s’est barrée avec les mômes ; sa maison, dont les travaux de rénovation étaient à peine terminés, a été saisie pour payer ses dettes, et le voilà revenu chez la vieille, sa mère, sous sa coupe, dans cette ferme maudite, branlante, boueuse, dans ce trou enfoncé dans la forêt, dont toute sa vie il a voulu effacer la poisse, la malchance, l’odeur...

Depuis ce jour là donc, il boit, plus qu’il n’a jamais bu, jusqu’à sombrer.

Son fils aîné est devenu un "partageux" ce petit con.

Ça lui suffisait pas d’être pédé, en plus, le v’la communiste qu’y dit...Quelle poisse...

La vieille a drôlement tourné son nez quand elle l’a appris, vainon.

Et le paternel tiré une sacrée gueule.

Des cocos dans la famille !

Ah, elle est bonne celle-là !

Il a vraiment pas de bol ce week end, parce qu’en plus de tout son quotidien, de son fiston, sa cadette lui a ramené le portugais avec qui elle fricotait comme futur gendre...

Mais crevez-vous donc la paillasse à les élever, les éduquer, à leur offrir ce que vous n’avez jamais eu, vous, bordel, et voilà ces imbéciles heureux, ce qu’ils font de leur bonne situation...

Ils vous ramènent des rastaquouères !

Ils militent chez les communistes !... Les communistes, nom de Dieu de merde !!!!

Il a le sang qui bouillonne le daron, il reprend un coup de sa picrate (c’est pas avec son RMI qu’il peut continuer à se torcher au

Ballantine’s ou au Gruau La Rose...)

Tiens, du bruit dans la cour d’un coup, la cour défoncée, détrempée, que plus personne ne peut entretenir correctement.

Du bruit. C’est quoi?

Ah ben merde alors, v’la deux clébards sortis d’on ne sait où, des sortes de chiens errants, qui semblent avoir décidé de squatter les lieux...

Qu’est ce qu’on fait? Les membres de la famille présents dans la salle commune de la ferme, se regardent perplexes et un peu inquiets...Le temps est à l’orage.

Le père se lève avec peine, la clope au bec, tanguant sur ses deux quilles décharnées par quelques années d’alcoolisme appliqué et l’absence désormais totale d’effort physique, il se tient à la table pour en faire le tour et va zyeuter au carreau.

Ah ben merde.

Il se gratte sa tignasse embroussaillée, ouvre la porte, le sourcil froncé, l’air perdu et féroce.

José, le gendre : "Peut être... qu’on devrait... leur donner à boire?"...

"Hein???? Mais ça va pas toi, espèce de portugalos de mes couilles? ! Occupe toi don’d’tes oignons !" hurle le vieux, furibard. "Ah ben si on s’met à nourrir tous les chiens errants du quartier, bordel, on n’a pas fini, tiens...Faut-y êt’con comme une demie-crouille pour dire des choses pareilles..."

Silence de mort - même les mouches se sont figées on dirait.

Le futur gendre est pâle de rage, suffoqué par la haine immédiate que déclenchent chez les enfants d’immigrés, les insultes racistes, cette haine qui le submerge presque, tiraillé entre son envie primitive de lui défoncer le crâne (vu que l’autre ne tient plus debout, ça serait pas si dur, il pourrait même le finir à grands coups de latte...), et son amour pour Dulcinée.

Il serre les poings, souffle bruyamment l’air que la surprise lui avait bloqué dans les poumons, se retourne, et se casse en tournant ostensiblement le dos au pater : "Tu perds rien pour attendre, sale facho", se dit le lusinophone en son for intérieur....

Plus tard, les chiens errants ayant recommencé à errer, autour de la table, le fils, (oui quoi, le coco, la tarlouze - et son fils préféré en plus, merde !) est là, à boire le canon avec le vieux, pour essayer de le calmer...Le fils regarde ce père autrefois si brillant,architecte, homme à femmes, il regarde la pauvre épave débile qu’il est devenu, avec une pitié mêlée de dégoût.

" C’est quand même malheureux, bon sang... toutes ces études que t’as faites, à Sciences Po, à la fac’ de droit, tous tes talents... tout ça pour que tu finisses...COMMUNISTE..."

partageux"... à aider des feignasses, des crève-la-faim, des bons à rien....des squatters ! - (le fils songe à la situation de son père et se retient de sourire méchamment) - Et ben j’aime pas les flics j’peux t’dire, ça c’est clair, mais j’aime encore moins ces pouilleux qui squattent chez les autres..Et toi, toi...

- ...Quoi "moi"?

-...Ben toi... toi... !!! Tu les aides, toutes ces raclures-là ! Tu manquerais presque d’aller t’faire crever un oeil au flashball pour les défendre, ces loqueteux? !

-... Ben oui. Tous les exploités et les opprimés, tous ceux qui luttent contre la propriété privée, contre le capitalisme, pour se libérer, ce sont des camarades de combat..."

Les mains du père ont la tremblote - il commence à avoir du mal à se servir un énième verre.

"- Vivement que j’aille mieux, que je récupère du fric...

- Bien sûr P’pa...j’imagine...


...Ouais...Comme ça, j’pourrais adhérer au Front National, le soutenir activement...

-...P’pa...t’en es pas sorti de ça encore?

- Aaaahhh çaaaaaa, non mon fils tu vois. Et ça risque pas avec des gens comme vous. Si on vous laisse faire, z’allez nous emmener droit dans le mur.... Vous les gauchos, ou le métèque de l’Est là, le bougnoule

européen...Des dangereux. Les partageux, les rastaquouères, les métèques tout ça...Ah.. Ambroise Croizat, quel génie c’ui-là...j’te jure..Tu connais pas hein chuis sûr...La Sécu, quelle idée à la con...Que des profiteurs qui profitent...

- Ppppffff...Putain... mais P’pa, t’es con à ce point ou quoi?... Tu penses pas à tes enfants? A tes petits enfants? Comment on vivrait, nous, sans Sécu? Et pis la retraite par répartition c’est quand même rudement bien non? T’y penses pas , à nous, quand tu votes pour les projets de société d’un mec comme Le Pen?

- Ben si JUSTEMENT ! ...Ah... mon fils, malheureux, tu te rends pas compte...T’as pas l’expérience de la vie toi (silence) ... LES NÈGRES ET LES BICOTS... (le daron s’est mis à hurler, les yeux exorbités, la bave aux lèvres, au bord de l’apoplexie )...C’est ÇA, le problème de la France. Faut foutre tout ça dehors, NOM DE DIEU !...J’te les attrape par la peau du cou et j’te les fous dans des charters à pleines brassées ! Et ZOU, y rentrent chez eux avec leurs bonnes femmes enroulés dans leurs draps là et tous leurs gosses de toutes leurs bonnes femmes...AU BLED ! Chacun chez soi tiens !"

Le silence retombe, lourd, ahuri...Le père aussi retombe, il s’était levé dans sa diatribe, sous le coup de l’émotion.

Le fils se sert un coup à boire à son tour pendant qu’il observe ironiquement son père se relever péniblement (en essayant de se rasseoir, le daron, complètement plein, a raté sa chaise).

Il connaît trop bien son paternel, et depuis longtemps, son admiration pour Le Pen, sa croyance absurde que tous les problèmes de la France sont liés à "l’immigration massive", à ces "hordes de nègres et de bicots", son soutien de plus en plus affiché et déterminé au FN...

Sa politique de surface, très "premier degré", sa politique de gamin pauvre, sa politique de serf qui n’a jamais été un prolétaire, qui n’a jamais bossé sur une machine, sa politique nourrie de la culture paysanne dont on faisait les jacqueries, peut être, mais pas les révolutions... Malgré ses études, malgré son vernis petit bourgeois pour se décrotter de cette paysannerie familiale individualiste, malgré ses voyages, malgré tout ça...son père est resté un être politiquement débile, un type qui n’a jamais lu, qui n’a jamais été formé, ni pris la peine de l’être, le tout venant de l’électorat de droite et d’extrême droite. Un type qui vénère un phallus vivant mais refuse de voir plus loin que le bout de son nez...

"Ben en tout cas, y’en a, c’est p’t’être des BICOTS, mais toi t’es vraiment un BOURRICOT mon pauvre vieux, si tu crois en ce que tu dis...Ça t’arrange pas la bibine, là-dessus...

- ...Qu’est ce que tu veux dire par là?

- Oh...Rien... chuis déçu au fond. T’es vraiment un pauvre type, P’pa...

-... Hein??? J’te d’mande pardon????? -éructe-t-il.

- Ben ouais.... t’es un pauv’type. Au fond, t’es vraiment pas courageux, quoi...Et pis franchement, t’es pas si malin...Ton Le Pen là, tu crois vraiment d’abord qu’il ferait ce qu’il vous promet, foutre tous les étrangers dehors, fermer les frontières? Mais ducon, réfléchis, c’est son fond de commerce "les nègres et les bicots" ! Il va pas scier la branche sur laquelle il est assise (à supposer qu’il puisse)? ! Non...Soyons sérieux..."

Le paternel a manifestement été touché par ce premier uppercut. Il est devenu tout gris. Ses yeux voilés ont laissé passer la lueur du doute. Le fils a vu cet avantage qu’il prenait, et il va le pousser.

"Nan P’pa, ton problème, mais j’peux comprendre hein, c’est que tu veux pas prendre conscience que t’es pas né du bon côté de la barrière. Tu veux pas avaler ça parce que si tu admets ça, c’est pas contre quelques "nègres et bicots" affamés, manipulables, fragiles, que tu vas devoir "te battre"...C’est contre un ennemi bien plus redoutable. Autrement plus sérieux, et dangereux. Un ennemi très organisé. Un ennemi qui a plein plein plein de pognon.... Un ennemi en très très bonne santé, un ennemi qui est partout, lui, et vraiment, qui a de nombreux leviers de pouvoir en main...Un ennemi contre lequel t’auras pas l’aide des flics ni de l’armée pour faire le sale boulot...Alors ouais j’comprends

finalement, t’as fait comme 15 % de nos compatriotes, t’as choisi la facilité...Tu passes tes nerfs sur "les nègres les bicots les pédés" et à chaque fois que tu peux, tu mets un bulletin FN en pensant que tu fais "ton devoir de Français".. C’est plus simple..

- ... Ah bon, dit le vieux, d’une voix mal assurée, hésitante, ah bon? Plus simple que quoi, hein? Et c’est quoi cet "ennemi" Môssieur le communixte, je vous prie?

- ...Les capitalistes, les bourgeois, les patrons, P’pa...

Les héritiers directs, ou indirects, des châtelains qu’ont fait crever grand père à la tâche, devant qui tu devais enlever ta casquette quand t’étais gosse, qu’ils te jetaient même pas un r’gard et t’auraient presque écrasé sur le bas-côté de la route en passant dans leur grosse auto, quand ils visitaient "leurs" fermiers et "leurs" terres...

Ceux qui se servent des immigrés, nos frères prolétaires, pour te dévier de la lutte de classe qu’on DOIT mener, parce que cette lutte les ferait crever eux aussi, tes Le Pen et Lang et compagnie.

Tout ça, les mêmes soutiens de ceux qui ont déjà vendu la France à l’impérialisme allemand entre 33 et 39...les Allemands, tu sais, les Alboches qu’ont violé ta mère quand elle avait 14 ans... Ceux qui continuent, toujours, leurs saloperies contre le peuple... Le peuple...Moi, toi, Dédé, José, maman...

P’pa, noir ou blanc, ou jaune, un patron pour moi c’est un patron, et je les déteste tous pareils...

Amerloque, espingouin, indien, j’m’en fiche bien tiens ! Ils veulent ma peau. Et ça je le sais. Un patron, c’est un patron, un capitaliste, c’est un capitaliste, lui, il n’a pas de patrie.Il n’en veut surtout pas. Nous, les travailleurs, et même moi, oui P’pa, je porte une cravate et une chemise et des belles pompes, mais chuis un travailleur, un PROLÉTAIRE, et bien nous, les travailleurs, on doit pas se laisser diviser par des couleurs... Ton Le Pen, ton Front National, c’est pas des gens de gauche, c’est des gens de droite, ce sont des boutes-en-train, au même titre que les curés et les imams, mais avec d’autres arguments, et ils finiront toujours dans les bras des bourgeois, d’ailleurs la plupart d’entre eux, les chefs, SONT des bourgeois, ou des enfants de bourgeois...."

Le soleil de fin de journée commence à poindre dans la salle commune, éclairant d’une lumière étrange les verres bons marché et graisseux où stagne un fond de bouteille grenat foncé...Toute la famille s’était tue.

Hugo s’était redressé, son visage illuminé, barré d’une grande mèche brune, pendant qu’il haranguait son père, le poing serré et levé..Il avait terminé de vider son sac dans un souffle.. Sans rage, sans colère contre son vieux . Avec la douceur et la fermeté de celui qui sait qu’il a raison.

Et soudain, dans ce silence de cathédrale, au bout de ce souffle, Hugo entonna ce chant ancien et magnifique...

"Debout les damnés de la terre, Debout les forçats de la faim, La raison tonne en son cratère..."

Et soudain encore, malgré lui, comme si son mur de bêtise s’était fissuré d’un coup, et que 60 ans de mensonges et d’erreurs prenaient fin en ce souffle de son fils, le vieux se mit à chialer doucement, laissant les larmes rouler sur ses joues, sans aucune honte, comme une délivrance..."

De : Boudicca - Trouvé sur BC
mardi 21 juillet 2009