jeudi 23 juillet 2009

BOUDICCA, "Les nègres et les bicots"...


de Boudicca

"Le père est déjà fin bourré.

Il doit être environ 17 h 30...

C’est comme ça depuis qu’il s’est fait plumer par son banquier, qu’il a perdu toutes ses économies, et, comble de la tragédie, qu’il a perdu son travail, à 54 ans, sans plus jamais en retrouver...

Sa deuxième femme s’est barrée avec les mômes ; sa maison, dont les travaux de rénovation étaient à peine terminés, a été saisie pour payer ses dettes, et le voilà revenu chez la vieille, sa mère, sous sa coupe, dans cette ferme maudite, branlante, boueuse, dans ce trou enfoncé dans la forêt, dont toute sa vie il a voulu effacer la poisse, la malchance, l’odeur...

Depuis ce jour là donc, il boit, plus qu’il n’a jamais bu, jusqu’à sombrer.

Son fils aîné est devenu un "partageux" ce petit con.

Ça lui suffisait pas d’être pédé, en plus, le v’la communiste qu’y dit...Quelle poisse...

La vieille a drôlement tourné son nez quand elle l’a appris, vainon.

Et le paternel tiré une sacrée gueule.

Des cocos dans la famille !

Ah, elle est bonne celle-là !

Il a vraiment pas de bol ce week end, parce qu’en plus de tout son quotidien, de son fiston, sa cadette lui a ramené le portugais avec qui elle fricotait comme futur gendre...

Mais crevez-vous donc la paillasse à les élever, les éduquer, à leur offrir ce que vous n’avez jamais eu, vous, bordel, et voilà ces imbéciles heureux, ce qu’ils font de leur bonne situation...

Ils vous ramènent des rastaquouères !

Ils militent chez les communistes !... Les communistes, nom de Dieu de merde !!!!

Il a le sang qui bouillonne le daron, il reprend un coup de sa picrate (c’est pas avec son RMI qu’il peut continuer à se torcher au

Ballantine’s ou au Gruau La Rose...)

Tiens, du bruit dans la cour d’un coup, la cour défoncée, détrempée, que plus personne ne peut entretenir correctement.

Du bruit. C’est quoi?

Ah ben merde alors, v’la deux clébards sortis d’on ne sait où, des sortes de chiens errants, qui semblent avoir décidé de squatter les lieux...

Qu’est ce qu’on fait? Les membres de la famille présents dans la salle commune de la ferme, se regardent perplexes et un peu inquiets...Le temps est à l’orage.

Le père se lève avec peine, la clope au bec, tanguant sur ses deux quilles décharnées par quelques années d’alcoolisme appliqué et l’absence désormais totale d’effort physique, il se tient à la table pour en faire le tour et va zyeuter au carreau.

Ah ben merde.

Il se gratte sa tignasse embroussaillée, ouvre la porte, le sourcil froncé, l’air perdu et féroce.

José, le gendre : "Peut être... qu’on devrait... leur donner à boire?"...

"Hein???? Mais ça va pas toi, espèce de portugalos de mes couilles? ! Occupe toi don’d’tes oignons !" hurle le vieux, furibard. "Ah ben si on s’met à nourrir tous les chiens errants du quartier, bordel, on n’a pas fini, tiens...Faut-y êt’con comme une demie-crouille pour dire des choses pareilles..."

Silence de mort - même les mouches se sont figées on dirait.

Le futur gendre est pâle de rage, suffoqué par la haine immédiate que déclenchent chez les enfants d’immigrés, les insultes racistes, cette haine qui le submerge presque, tiraillé entre son envie primitive de lui défoncer le crâne (vu que l’autre ne tient plus debout, ça serait pas si dur, il pourrait même le finir à grands coups de latte...), et son amour pour Dulcinée.

Il serre les poings, souffle bruyamment l’air que la surprise lui avait bloqué dans les poumons, se retourne, et se casse en tournant ostensiblement le dos au pater : "Tu perds rien pour attendre, sale facho", se dit le lusinophone en son for intérieur....

Plus tard, les chiens errants ayant recommencé à errer, autour de la table, le fils, (oui quoi, le coco, la tarlouze - et son fils préféré en plus, merde !) est là, à boire le canon avec le vieux, pour essayer de le calmer...Le fils regarde ce père autrefois si brillant,architecte, homme à femmes, il regarde la pauvre épave débile qu’il est devenu, avec une pitié mêlée de dégoût.

" C’est quand même malheureux, bon sang... toutes ces études que t’as faites, à Sciences Po, à la fac’ de droit, tous tes talents... tout ça pour que tu finisses...COMMUNISTE..."

partageux"... à aider des feignasses, des crève-la-faim, des bons à rien....des squatters ! - (le fils songe à la situation de son père et se retient de sourire méchamment) - Et ben j’aime pas les flics j’peux t’dire, ça c’est clair, mais j’aime encore moins ces pouilleux qui squattent chez les autres..Et toi, toi...

- ...Quoi "moi"?

-...Ben toi... toi... !!! Tu les aides, toutes ces raclures-là ! Tu manquerais presque d’aller t’faire crever un oeil au flashball pour les défendre, ces loqueteux? !

-... Ben oui. Tous les exploités et les opprimés, tous ceux qui luttent contre la propriété privée, contre le capitalisme, pour se libérer, ce sont des camarades de combat..."

Les mains du père ont la tremblote - il commence à avoir du mal à se servir un énième verre.

"- Vivement que j’aille mieux, que je récupère du fric...

- Bien sûr P’pa...j’imagine...


...Ouais...Comme ça, j’pourrais adhérer au Front National, le soutenir activement...

-...P’pa...t’en es pas sorti de ça encore?

- Aaaahhh çaaaaaa, non mon fils tu vois. Et ça risque pas avec des gens comme vous. Si on vous laisse faire, z’allez nous emmener droit dans le mur.... Vous les gauchos, ou le métèque de l’Est là, le bougnoule

européen...Des dangereux. Les partageux, les rastaquouères, les métèques tout ça...Ah.. Ambroise Croizat, quel génie c’ui-là...j’te jure..Tu connais pas hein chuis sûr...La Sécu, quelle idée à la con...Que des profiteurs qui profitent...

- Ppppffff...Putain... mais P’pa, t’es con à ce point ou quoi?... Tu penses pas à tes enfants? A tes petits enfants? Comment on vivrait, nous, sans Sécu? Et pis la retraite par répartition c’est quand même rudement bien non? T’y penses pas , à nous, quand tu votes pour les projets de société d’un mec comme Le Pen?

- Ben si JUSTEMENT ! ...Ah... mon fils, malheureux, tu te rends pas compte...T’as pas l’expérience de la vie toi (silence) ... LES NÈGRES ET LES BICOTS... (le daron s’est mis à hurler, les yeux exorbités, la bave aux lèvres, au bord de l’apoplexie )...C’est ÇA, le problème de la France. Faut foutre tout ça dehors, NOM DE DIEU !...J’te les attrape par la peau du cou et j’te les fous dans des charters à pleines brassées ! Et ZOU, y rentrent chez eux avec leurs bonnes femmes enroulés dans leurs draps là et tous leurs gosses de toutes leurs bonnes femmes...AU BLED ! Chacun chez soi tiens !"

Le silence retombe, lourd, ahuri...Le père aussi retombe, il s’était levé dans sa diatribe, sous le coup de l’émotion.

Le fils se sert un coup à boire à son tour pendant qu’il observe ironiquement son père se relever péniblement (en essayant de se rasseoir, le daron, complètement plein, a raté sa chaise).

Il connaît trop bien son paternel, et depuis longtemps, son admiration pour Le Pen, sa croyance absurde que tous les problèmes de la France sont liés à "l’immigration massive", à ces "hordes de nègres et de bicots", son soutien de plus en plus affiché et déterminé au FN...

Sa politique de surface, très "premier degré", sa politique de gamin pauvre, sa politique de serf qui n’a jamais été un prolétaire, qui n’a jamais bossé sur une machine, sa politique nourrie de la culture paysanne dont on faisait les jacqueries, peut être, mais pas les révolutions... Malgré ses études, malgré son vernis petit bourgeois pour se décrotter de cette paysannerie familiale individualiste, malgré ses voyages, malgré tout ça...son père est resté un être politiquement débile, un type qui n’a jamais lu, qui n’a jamais été formé, ni pris la peine de l’être, le tout venant de l’électorat de droite et d’extrême droite. Un type qui vénère un phallus vivant mais refuse de voir plus loin que le bout de son nez...

"Ben en tout cas, y’en a, c’est p’t’être des BICOTS, mais toi t’es vraiment un BOURRICOT mon pauvre vieux, si tu crois en ce que tu dis...Ça t’arrange pas la bibine, là-dessus...

- ...Qu’est ce que tu veux dire par là?

- Oh...Rien... chuis déçu au fond. T’es vraiment un pauvre type, P’pa...

-... Hein??? J’te d’mande pardon????? -éructe-t-il.

- Ben ouais.... t’es un pauv’type. Au fond, t’es vraiment pas courageux, quoi...Et pis franchement, t’es pas si malin...Ton Le Pen là, tu crois vraiment d’abord qu’il ferait ce qu’il vous promet, foutre tous les étrangers dehors, fermer les frontières? Mais ducon, réfléchis, c’est son fond de commerce "les nègres et les bicots" ! Il va pas scier la branche sur laquelle il est assise (à supposer qu’il puisse)? ! Non...Soyons sérieux..."

Le paternel a manifestement été touché par ce premier uppercut. Il est devenu tout gris. Ses yeux voilés ont laissé passer la lueur du doute. Le fils a vu cet avantage qu’il prenait, et il va le pousser.

"Nan P’pa, ton problème, mais j’peux comprendre hein, c’est que tu veux pas prendre conscience que t’es pas du bon côté de la barrière. Tu veux pas avaler ça parce que si tu admets ça, c’est pas contre quelques "nègres et bicots" affamés, manipulables, fragiles, que tu vas devoir "te battre"...C’est contre un ennemi bien plus redoutable. Autrement plus sérieux, et dangereux. Un ennemi très organisé. Un ennemi qui a plein plein plein de pognon.... Un ennemi en très très bonne santé, un ennemi qui est partout, lui, et vraiment, qui a de nombreux leviers de pouvoir en main...Un ennemi contre lequel t’auras pas l’aide des flics ni de l’armée pour faire le sale boulot...Alors ouais j’comprends

finalement, t’as fait comme 15 % de nos compatriotes, t’as choisi la facilité...Tu passes tes nerfs sur "les nègres les bicots les pédés" et à chaque fois que tu peux, tu mets un bulletin FN en pensant que tu fais "ton devoir de Français".. C’est plus simple..

- ... Ah bon, dit le vieux, d’une voix mal assurée, hésitante, ah bon? Plus simple que quoi, hein? Et c’est quoi cet "ennemi" Môssieur le communixte, je vous prie?

- ...Les capitalistes, les bourgeois, les patrons, P’pa...

Les héritiers directs, ou indirects, des châtelains qu’ont fait crever grand père à la tâche, devant qui tu devais enlever ta casquette quand t’étais gosse, qu’ils te jetaient même pas un r’gard et t’auraient presque écrasé sur le bas-côté de la route en passant dans leur grosse auto, quand ils visitaient "leurs" fermiers et "leurs" terres...

Ceux qui se servent des immigrés, nos frères prolétaires, pour te dévier de la lutte de classe qu’on DOIT mener, parce que cette lutte les ferait crever eux aussi, tes Le Pen et Lang et compagnie.

Tout ça, les mêmes soutiens de ceux qui ont déjà vendu la France à l’impérialisme allemand entre 33 et 39...les Allemands, tu sais, les Alboches qu’ont violé ta mère quand elle avait 14 ans... Ceux qui continuent, toujours, leurs saloperies contre le peuple... Le peuple...Moi, toi, Dédé, José, maman...

P’pa, noir ou blanc, ou jaune, un patron pour moi c’est un patron, et je les déteste tous pareils...

Amerloque, espingouin, indien, j’m’en fiche bien tiens ! Ils veulent ma peau. Et ça je le sais. Un patron, c’est un patron, un capitaliste, c’est un capitaliste, lui, il n’a pas de patrie.Il n’en veut surtout pas. Nous, les travailleurs, et même moi, oui P’pa, je porte une cravate et une chemise et des belles pompes, mais chuis un travailleur, un PROLÉTAIRE, et bien nous, les travailleurs, on doit pas se laisser diviser par des couleurs... Ton Le Pen, ton Front National, c’est pas des gens de gauche, c’est des gens de droite, ce sont des boutes-en-train, au même titre que les curés et les imams, mais avec d’autres arguments, et ils finiront toujours dans les bras des bourgeois, d’ailleurs la plupart d’entre eux, les chefs, SONT des bourgeois, ou des enfants de bourgeois...."

Le soleil de fin de journée commence à poindre dans la salle commune, éclairant d’une lumière étrange les verres bons marché et graisseux où stagne un fond de bouteille grenat foncé...Toute la famille s’était tue.

Hugo s’était redressé, son visage illuminé, barré d’une grande mèche brune, pendant qu’il haranguait son père, le poing serré et levé..Il avait terminé de vider son sac dans un souffle.. Sans rage, sans colère contre son vieux . Avec la douceur et la fermeté de celui qui sait qu’il a raison.

Et soudain, dans ce silence de cathédrale, au bout de ce souffle, Hugo entonna ce chant ancien et magnifique...

"Debout les damnés de la terre, Debout les forçats de la faim, La raison tonne en son cratère..."

Et soudain encore, malgré lui, comme si son mur de bêtise s’était fissuré d’un coup, et que 60 ans de mensonges et d’erreurs prenaient fin en ce souffle de son fils, le vieux se mit à chialer doucement, laissant les larmes rouler sur ses joues, sans aucune honte, comme une délivrance..."

De : Boudicca - Trouvé sur BC
mardi 21 juillet 2009

2 commentaires:

François a dit…

Salut Elodie,

Texte drôle et plein de vérités,qui m'a bien amusé.

Par contre,un point me gêne : "Allemands , Alboches" Il ne faut surtout pas confondre allemands (gens du peuple) avec les fachos,les nazis.

Sous chaque uniforme allemand se trouvait un travailleur.Lequel travailleur ne voulait qu'une chose : que cette putain de guerre qu'il n'avait pas voulue se termine et qu'il puisse rentrer chez lui ,dans sa famille ,rejoindre les siens.

Ne tombons JAMAIS dans cette confusion aussi stupide que grave.
Tout soldat allemand était comme tout soldat français : une victime qui était obligé de faire la guerre contre son gré.Ni l'un,ni l'autre n'en voulait de cette horreur CAPITALISTE.

Rappelons-nous que les premiers résistants étaient allemands.Oui,les premiers à combattre Hitler étaient des gens comme vous et moi qui ne voulaient pas du fascisme qui s'annonçait à l'échelle mondiale.

Rappelons également que ces braves résistants allemands, pourchassés par les nazis, devaient prendre la fuite et se planquer en France ou ailleurs.

Quand ils se cachaient en France,la POLICE FRANCAISE ,quand elle les chopait ,les ramenait à la frontière allemande et les remettait aux mains des nazis,purement et simplement.C'est-à-dire que nos "braves" flics donnaient aux nazis des travailleurs qui se battaient pour la paix.Ces camarades étaient remis à la gestapo où ils allaient à la mort certaine via la torture.

Aujourd'hui le FN n'est pas au pouvoir mais ses idées y sont.Il faut que toutes et tous en prennent conscience et rejoignent les rangs de ceux qui luttent.

Fraternellement à toustes.

François

PS: C'est un dame américaine qui visite la France profonde.Elle s'apprête à prendre un paysan en photo,elle lui dit:
"dites fromage"...

paul a dit…

Moi ce texte m'a fait pensé à mon père

lui aussi était architexte ayant fait faillite à cause des mafia du genre bouigues...

et lui aussi est devenu supporter de le pen
pas par racisme
mais par anti démocratie bourgeoise socialiste qu'il sentait comme complice ignoble du grand capital

aussi par fascination pour la force inhérente aux valeurs nationalistes et militarisées de ce type de mouvement d'origine bonapartiste populiste

je ne pense pas que les valeurs fondamentale du nationalisme de le pen soient des valeurs racistes.
je pense que leur racisme est simplement une conséquence de leur notion de l'identité nationale fondée sur une affiliation génétique, familiale et tribale, des membres du groupe national.
ce sont des valeurs très anciennes et très encrées dans le populisme et les valeurs familialiste populaires en général.
les gens se marient par reproduction du confort affectif que représente à la fois la reproduction du même génétiquement (l'assurance de se voir conforter par l'identité des uns et des autres sur les mêmes modèles d'apparences) et culturellement (l'assurance de se voir conforter dans sa vision du monde de génération en génération et dans l'entourage proche, extension de la famille).

les gens du peuple sont de grands enfants ayant toujours besoin de se conforter dans un modèle de groupe familial.

d'où la perversion de tout système idéologique vers un modèle de société gouverné par un père autoritaire mais rassurant parce qu'il porte sur lui les décisions résolvant les craintes d'incertitude des gens du peuple.

je pense notamment à Staline que je ne vois pas comme un dictateur paranoïaque, mais un homme conscient de cette faiblesse populaire à laquelle il est plus difficile de répondre par l'éducation surtout en temps de crise.

Je pense biensûr qu'il faut absolument tout faire pour forcer les gens à devenir adultes et donc se libérer de cette recherche de la facilité confortable d'une société reproduisant à toutes les échelle le modèle familiale infantilisant.

Le racisme aussi c'est de l'infantilisme de groupe.

ça consiste à se rassurer en se forgeant une force de soi par la reproduction de ce qui vous ressemble physiquement.

La question dela volonté de puissance est au coeur du mal humain : l'enfant se sent faible face au monde. l'adolescent se révolte face à ce monde dont il découvre qu'il ne peut le dominer...

les adultes souvent ne deviennent par la suite que de nouveau enfants fasciné par la force du nombre et celle du groupe brutal.

à cela
je ne vois pas d'autre solution que celle de l'éducation et de l'instruction permanente, par la construction interactive, contradictoire, analytique de toute connaissance.

et surtout, la compréhension du fonctionnement interdépendant et impermanent du monde physique, matériel, biologique puis psychodynamique humain.

si j'étais le chef de l'état
mon premier post serait celui de l'instruction et de la recherche avec l'instauration d'un système de formation en alternance entre période de travail et période de formation tout au long de la vie.