mardi 19 février 2008

MONTREUR D'OURS ET...TELEREALITE? Par J. Richaud



Chacun a pu ressentir au moins une fois le malaise étrange que procure le spectacle de ce que les producteurs nomment “téléréalité “.


TELEREALITE VRAIMENT ?


A y réfléchir seulement un instant c’est l’inversion sémantique du sens qui nous heurte d’abord. Ce faux réel scénarisé est aux antipodes de la “vraie vie ” et nous le savons, cette réalité est mensongère par nature. La seule téléréalité qui pourrait exister serait celle qui ferait irruption, impromptue dans le réel, sans avertissement ni mise en scène. Elle nous livrerait une image brute du monde avec ses facettes contradictoires, belles ou insoutenables. Mais cela est absent de nos écrans aseptisés depuis longtemps, sans doute pour protéger nos “cerveaux disponibles ” d’une “vérité ” du monde en partie inavouable. La “téléréalité ” qui nous est offerte n’a d’autre but que de nous anesthésier et nous détourner du réel qui pourrait mobiliser notre pensée dans le sens de l’indignation ou de la révolte.


LES MONTREURS D’OURS :

Il a fallu des siècles de dépréciation de la dignité humaine pour que soit franchi le pas. Nos anciens savaient que le “montreur d’ours ” avait du domestiquer “la bête ” dont l’exhibition assurait sa subsistance. Ce n’est que très tard que sont apparus les “zoos humains ” qui firent la honte de notre histoire coloniale et de nos “expositions universelles ” dans le Paris du XIX et du début du XXme siècle.

Plus tard certains pensèrent que la déshumanisation coloniale avait pu contribuer à rendre possible, dans une Europe qui se croyait héritière des “Lumières “, la définition d’autres “sous-hommes ” voués à un destin tragique.

Dans notre arrogante “société du spectacle ” il était inévitable qu’hommes et femmes objets soient de nouveau jetés en pâture aux yeux de tous. La version “soft ” déjà ancienne fut la publicité qui n’use que d’images figées ou scénarisées mais dans le cadre d’un “contrat ” ou le modèle “se vend “, certes un peu “ours de foire ” lui-même mais fixant encore les limites de son exhibition. La version “hard ” et parfois “trash ” est celle de la téléréalité, cette fenêtre ouverte sur la transgression, l’improbable, l’inattendu, le cruel ou le sadique, qui fascine désormais jeunes et moins jeunes…

Nous devrions nous inquiéter peut-être de savoir quelles sortes d’adultes deviendront ceux de nos adolescents qui se seront délecté du spectacle de l’avilissement, de la compétition déloyale et de l’élimination des faibles, de l’humiliation gratuite et de l’héroïsation des vainqueurs à n’importe quel prix de ces jeux de cirque de pacotille, sans arme d’acier mais avec de vraie destruction des êtres et des symboles.

Certains nous disent que les adolescents ne sont pas dupes et savent qu’il s’agit d’un “jeu “…Mais c’est bien là le problème car les pions du jeu sont des humains ! J’ignore, comme tous ceux qui ont tenté de percer ce mystère, comment on devient kapo ou bourreau ; mais nous savons qu’entre un zoo humain, un camp et “l’île de la tentation “, se conjugue la même évidence : Le matériau est “humain “et il est avili.


LORSQUE L’OURS SE REVOLTE :


Lorsque la “bête humaine ” proteste, cela peut prendre des formes variables : Rompre la chaîne de l’esclavage, revendiquer du pain ou de la dignité, parfois même tenter de renverser l’oppresseur…

Mais désormais la servitude volontaire du plus grand nombre est rassasiée par la mise en spectacle de la misère humaine ou de la quête pathétique du bonheur par la téléréalité, qui dissimule bien sur n’être qu’une gigantesque machine à faire des profits en abrutissant aussi les masses spectatrices…
Il semble que la machine vienne de s’enrayer. Mais il faut éviter une lecture trop simpliste de l’événement et décrypter l’issue judiciaire, ce mardi 12 février 2008, de la plainte déposée par trois ex-candidats de la saison 2003 de “l’Ile de la tentation “.

Ceux là étaient passés avec succès par les étapes de la “sélection “, chacun espérait son “quart d’heure de célébrité ” comme disait Andy Warhol, le pape du pop-art qui avait aussi anticipé par la reproduction à l’infini des œuvres le clonage prochain des modèles. Sur ces trois plaignants le piège s’était refermé, mais ils avaient osé porter plainte contre la société de production GLEM (filiale à 100% de TF1 ) pour avoir, non pas exploité leur humanité consentante, mais refusé la délivrance d’un contrat de travail !

Le premier jugement du conseil de prud’homme de Paris avait reconnu le 30 novembre 2005 que les prisonniers de l’Ile de la tentation y avaient bien effectué un “travail ” justifiant que le simple ” accord de participation ” soit transformé en contrat à durée déterminée (CDD).

En procédure d’appel la société représentante de TF1 avait osé arguer devant la 18ème chambre sociale, le 4 décembre 2007, que la présence physique des candidats sur l’Ile “n’induit que le divertissement, exclusif de tout travail manuel, artistique ou intellectuel ” et que les participants ne devaient que “accepter d’être filmés …et respecter les rituels de l’émission ” (sic !) En quelque sorte le montreur d’ours demandait aux ours de n’être que des ours…Le principe était simple dans ce zoo de la tentation : Recruter puis séparer de “vrais couples ” pour les soumettre douze jours (et douze nuits) durant à la drague réciproque intensive et à la tentation de la séduction sous l’œil de caméras omniprésentes. L’émission existe depuis 2001 (Sur TF1, succédant au Loft Story de M6). Pour Etienne Mougeotte ex directeur des programmes de TF1, il ne s’agissait que d’un “simple marivaudage ” ; mais l’hypocrite savait que l’audimat et les revenus des actionnaires et annonceurs était indexé sur les caresses et baisers échangés et que le moindre coït déclenchait le jack-pot attendu…Les meilleurs moments du zoo…

L’indemnité prévue était de 1525 euros pour chacun de ceux qui acceptaient l’enfermement sur l’Ile 24 h sur 24 sous les caméras, avec interdiction de départ et de toute communication avec l’extérieur…La cage aux ours était même dépourvue de stylo papier ou journal ; toutes les activités imposées par la “chaîne ” étaient obligatoires, spectacle oblige…Danse la bête !

NOUVEAU REGLEMENT POUR LE ZOO :

A la consternation de la société GLEM, la Cour d’Appel s’est souvenue de “l’humanitude ” des cobayes et rappelle que “l’immixtion de caméras dans la vie privée, même consentie, ne relève pas d’un simple divertissement “. Sans aller jusqu’à requalifier la relation inter-humaine entre le producteur et les couples manipulés, ce qui aurait ouvert des abysses, au moins est-il reconnu la caractérisation d’un “travail subordonné ” qui ne pouvait se soustraire aux dispositions du Code du Travail !

Le jugement est sévère mais ne réhabilite pas “la bête ” dans son humanité, aucun préjudice moral n’ayant d’ailleurs été demandé ! La sanction sera financière : 16.000 euros d’indemnisation pour travail dissimulé, 1.800 pour rupture abusive de contrat, 8176 pour heures supplémentaires, 817 au titre des congés payés dus et 500 euros pour licenciement irrégulier…La “machine ” peut donc continuer à tourner si elle se met en conformité avec les règles de l’exploitation salariale…

La révolte des mâles et des femelles n’a pas rompu les chaînes, elle leur a seulement donné la souplesse et la longueur compatible avec la poursuite de la danse macabre du montreur d’ours…Ultime rabaissement ; il a été refusé aux plaignants “un statut d’artiste interprète ” …Même en trichant sous les caméras la vie n’est pas un rôle…Que les ours continuent à danser, flirter et forniquer, pour le meilleur des profits de TF1 et de ses annonceurs publicitaires !

Victoire devant la cour d’appel ? Sûrement non ! Une simple “normalisation ” du règlement intérieur du zoo de la tentation…On dit que des singes de la StarAcademy, de Pop Stars et de Koh Lanta se ruent déjà chez leurs avocats pour réclamer aussi leur dû…Mais la dignité perdue ne s’indemnise pas, elle se reconquiert par la liberté.
EPILOGUE : LA VRAIE TELEREALITE ?

Celle qui nous aurait montré les centaines de policiers français encerclant le foyer des “terres-au-curé ” dans lequel un marchand de sommeil rassemblait des sans-papiers. Celle qui nous aurait montré cette police traînant ce même mardi 12 février 2008 comme des bêtes menottées 105 travailleurs, la plupart maliens, vers les centres de rétention avant expulsion ; la Cimade était là et quelques défenseurs du ” genre humain “…

La téléréalité ? Celle qui nous aurait passé en boucle au journal de vingt heures pour la honte de tout le pays les images quelques heures plus tard de ces dizaines de CRS et policiers brutalisant et tabassant les mêmes au centre de rétention de Vincennes, dans les couloirs ensanglantés, les escaliers et les chambres…

La téléréalité ? Celle qui nous aurait montré ces “Etrangers, mais… nos Frères pourtant …”

Ceux là, entravés et expulsés resteront des hommes “libres ” même si leur destin est brisé. Les caméras de TF1 étaient ailleurs, à Neuilly pour un événement bien plus palpitant et c’est une autre cause que défendaient sous les caméras eux aussi nos intellectuels labelisés en meeting à la mutualité…

Jacques Richaud 14 février 2008

1 commentaire:

Jean-Marie a dit…

Tele-realite c'est un oxymoron.
cqfd