mercredi 21 février 2007

Je ne veux pas d’Elisabeth Badinter dans ma culotte….

Je revois un ami d’origine iranienne, exilé, me racontant comment, sous Khomeyni, pendant la guerre contre l’Irak, les femmes plaçaient au fond de leur vagin de petites effigies de terre cuite à l’image du Guide suprême à certains moments de leur cycle dans l’espoir de mettre au monde des garçons qui iraient se battre pour la grandeur de l’Iran et la défense de l’ISlam chiite.

Je pense au référendum qui s’est déroulé il y a une semaine au Portugal sur la dépénalisation de l’avortement.

Je souris en repensant au mot d’Alina Reyes, que j’ai véritablement apprécié, goûté, lorsqu’elle parle de Ségolène Royal en termes de "Big mother hallucinée, le poing sur le ventre".

L’article de Catherine Wendell paru sur Bellaciao et intitulé "Simone de Beauvoir et la reconnaissance du ventre" prend appui sur les travaux de Yvonne Kniebiehler, historienne et féministe.

L’article et l’ouvrage affichent d’emblée une ambition : ouvrir la question des rapports qu’entretiennent "féminisme et maternité".

Il fait le tour (assez complètement d’ailleurs) des principaux outils juridiques mis à la disposition de l’Etat pour favoriser un rééquilibrage des rôles sociaux en fonction du sexe (quota, parité etc.)

Et il se termine en plaidoyer pour la fin des "inégalités sexuées" en attendant la "régénération du monde" (sic), réclamant qu’on laisse le droit aux femmes de disposer de leur ventre (d’accord avec ça), y compris si le choix des femmes devait être de devenir mère et de n’être plus que cela (sous-entendu : c’est un choix, et la question de la valeur de ce choix peut se poser).

C’était un article, et un probablement un ouvrage, intéressant à maints égards, car le féminisme est une doctrine surprenante.

Et qui me conduit toujours à penser que l’enfer est bien pavé de bonnes intentions.

Si certains combats des féministes devaient advenir et ont eu le grand mérite de desserrer l’étau, principalement légal, qui étouffait la femme en la rendant juridiquement inférieure à l’homme, puis, en aggravant le pouvoir énorme que la femme a déjà sur l’homme en lui permettant de contrôler la reproduction, le féminisme en soi, dès lors qu’il a prétendu se poser en une doctrine, a commencé à échouer.

Comme de nombreuses manières de penser le monde comme une globalité, le féminisme, lorsqu’il s’écarte du seul but qui devrait être le sien (un combat pragmatique et politique pour faire cesser des inégalités manifestes actées en droit), porte en soi une contradiction évidente : prétendant participer à la libération de la femme, il se contente cependant en fait, aujourd’hui, de ne lui proposer subrepticement que de nouveaux dogmes , qui remplaceraient ceux qui auraient été conçus par les hommes (et seraient donc plus "acceptables" pour la femme?).

Et donc, loin de la libérer, il l’aliène, puisqu’il ne lui propose qu’un système de pensée pour remplacer un autre système de pensée, et non pas/ non plus des outils, éventuellement adaptées aux particularités de son sexe, pour que chaque femme puisse trouver sa voie propre en conscience, et cheminer vers ce qu’elle estime être la manifestation de sa liberté.

Ce qui permet d’arriver à des questionnements aussi surprenants que : "est-il légitime qu’une femme n’ait envie d’être QU’UNE mère" ou " la femme qui choisit de ne pas avoir d’enfant est-elle VRAIMENT une femme?" par exemple, ces questionnements étant d’autant plus légitimes, sinon nécessaires, que c’est une femme qui les pose.

Est-ce qu’on se demande si un bon cancérologue est un médecin qui a eu un cancer ?….

Le féminisme en tant que combat politique et juridique, mené par des femmes ET par des hommes, pour lutter contre les inégalités (que Catherine Wendell appelle "sexuées" mais pour lesquelles je préfèrerais "fondées sur la différence sexuelle") dont les femmes seraient victimes dans des situations sociales, est toujours d’actualité dès lors qu’il y a toujours des inégalités, des injustices et parfois , des monstruosités faites à la femme parce qu’elle est femme.

Si la femme a été maintenue en esclavage aussi longtemps, c’est parce que, de par sa caractérisation sexuelle et biologique, elle dispose notamment, par rapport à l’homme de trois pouvoirs très forts et que, faute, jusqu’à présent, d’une pensée, d’une philosophie de la fraternité qui permettrait de pacifier les relations qu’entretiennent les hommes et les femmes – je ne parle pas ici d’égalité mais bien de fraternité - ces pouvoirs devaient impérativement être bridés.

Le premier est la faculté de porter l’enfant dans son ventre (sauf impossibilité physiologique).

Le deuxième est l’absence de pénis (ce que Freud a traduit, en bon phallocrate ayant grand besoin de se rassurer sur la valeur de sa queue, par la théorie du « Penisneid »).

Le troisième est qu’à la différence du père qui peut avoir un doute, elle sait toujours que son enfant biologique est bien le sien et qu’elle dégage ainsi son lignage de la nécessité d’une fiction juridique pour s’en assurer.

La seule philosophie qui permettra à la femme de ne plus souffrir d’être une femme est celle qui permettra à l’homme de ne plus craindre les pouvoirs de la femme, pas parce que ces pouvoirs auront été supprimés ou parce qu’elle aura assuré sa domination sur l’homme, mais parce que la confiance entre l’homme et la femme sera enfin advenue.

Le féminisme en tant que doctrine publique destinée à s’introduire dans l’intimité des femmes devrait cesser, car il est contraire à la possibilité d’une fraternité, et les personnes qui le pratiquent devraient utiliser leur énergie psychique à reprendre la question philosophique de la liberté pour que nous puissions nous penser, hommes et femmes, comme sujets de fraternité.

Je suis toujours assez horrifiée à l’idée qu’une femme puisse prétendre vouloir penser A MA PLACE SURTOUT lorsqu’elle se penche sur la question de ce qui peut être fait ou pensé ou dit de MON ventre, y compris avec la meilleure intention du monde et surtout, qu’elle pense avoir le droit de le faire parce qu’elle serait, comme moi, dotée d’un utérus et d’une paire de seins.

Tout discours public a pour objet soit de frapper une conscience individuelle à travers une catégorie, soit une conscience de classe. Certains de ces discours sont probablement nécessaires. D’autres font exactement l’effet inverse de celui qui est produit.

Ce qui me séduit chez une femme lorsque je la rencontre, au-delà du fait que la reconnais comme une congénère, c’est qu’elle soit un individu qui cherche la voie de sa liberté malgré, grâce ou à cause de sa différenciation sexuelle, et soit néanmoins capable de parler de la "relation" qu’elle entretient avec l’Autre (que celui ci soit homme, femme, enfant...).

Ce qui me séduit chez une femme est exactement la même chose que ce qui me séduit chez un homme en fait ; c’est le degré d’ouverture, de conscience qu’elle a d’elle-même en tant que personne, représentante, certes, de son sexe (car, sauf hermaphrodisme, on ne peut pas nier la caractérisation sexuée de l’homme et de la femme quelle que soit la manière dont ils choisissent ensuite d’exprimer celle-ci dans leurs relations sexuelles) , mais d’abord comme représentante du genre humain.

Moi, je ne sais pas exactement ce qu’est une femme, ce qu’elle doit ou devrait être mais je sais que j’en suis une et cela me suffit. Mes questionnements ensuite sont sur un autre plan : puis-je vivre avec un Autre que moi et comment ? Suis-je en mesure de renoncer à certaines choses pour en voir advenir d’autres ?…Et ça, ce ne sont pas des « questions de femme », ce sont des questions d’être humain, auxquelles certaines femmes répondent avec des moyens d’homme et d’autres, avec des moyens de femme.

Rien n’est plus troublant pour éclairer les errements du féminisme que la relation extrêmement particulière qui se tisse entre une mère et sa fille ou , version symbolisée, la relation qui existe entre une "patronne" et son "employée".

L’observation de cette relation des femmes dans un rapport hiérarchique fait en général voler en éclats les présupposés du féminisme moderne, et notamment, à mon sens, le plus aberrant, qui serait que ce sont les femmes qui parlent le mieux des femmes , qui les défendent le mieux, qui ont le plus droit d’en parler "parce qu’elles, elles savent ".

On sait bien que la meilleure castratrice de la fille c’est souvent la mère, la vieille poule cherchant à défendre sa place au sein du poulailler en privant la jeune poule de l’usage de ses ovaires.

En cela d’ailleurs la mère ( qui comme le rappelle l’article de C. Wendell, n’est pas la femme, ni même un état de la femme, mais une fonction, biologique voire sociale) a été particulièrement secondée par la bourgeoisie , bourgeoisie qui lui a confié la tâche exclusive de l’éducation des enfants, et donc ...des filles, la dotant d’un arsenal de principes éducatifs tous plus castrateurs les uns que les autres, à base de "cela se fait" et " cela ne se fait pas".

J’ai d’ailleurs chez moi une vieille édition de "La philosophie dans le boudoir" datant de 1948, sur la jaquette de laquelle est écrit "LA MERE en proscrira la lecture à SA FILLE"....

Et je souris toujours lorsque certaines femmes restent surprises de l’animosité, de l’incompréhension dont leur patronne fait preuve à l’égard de leur "condition de femme".

Si c’est extrêmement désagréable à vivre, c’est néanmoins pour moi le meilleur signe qu’il existe bien une humanité, une fraternité asexuée, qu’au-delà de la condition féminine, i l y a la condition humaine.

C’est pour cette raison aussi que j’ai particulièrement apprécié, de ce point de vue de la tentative de penser la femme, que ce soit une femme qui ait été mise sur le devant de la scène dans le scandale qui a révélé les sévices que subissaient les prisonniers d’Abou Graib en Irak.

Ce qui m’intéresserait, moi, ce n’est pas qu’une femme (ni un homme d’ailleurs) me dise ce que je peux éventuellement penser faire de mon ventre mais qu’on me laisse le choix de la liberté y compris de décider que mon ventre n’est pas un sujet d’étude philosophique.

Je trouve plus enrichissant pour tout le monde qu’on se questionne éventuellement sur ce qui pousse un être humain à se reproduire.

Certaines femmes ont besoin de passer par la maternité, comme certains hommes ont besoin de passer par la paternité. Certaines femmes ont envie de ne pas travailler dans un cadre public pour se concentrer sur le développement de leur foyer, comme certains hommes ont envie de ne pas être des "pères au foyer" pour préférer s’épanouir dans une activité publique. Certaines femmes aiment le rouge comme certains hommes aiment le jaune.

Lorsque le féminisme se penche sur la question de l’essence de la femme, ou de la féminité, en passant par son ventre, il faillit complètement à sa mission première et il doit être vivement critiqué.

L’orthodoxie est au coin du bois lorsque l’on passe de la question "comment faire abolir la loi qui criminalise la femme se faisant avorter" à la question "une femme qui ne veut pas devenir mère est-elle toujours une femme?"

Je remercie très vivement les femmes ET les hommes qui se sont battus et ont défilé pour me permettre de voter, de pouvoir avorter, et d’avoir le droit de prendre la pilule ou pour m’émanciper de la tutelle juridique des pater familias. Je remercie ceux et celles qui se battent encore, par exemple, pour qu’à travail et qualifications équivalents je puisse être enfin payée comme un homme est payé. Je remercie enfin, les êtres humains qui se battent pour qu’on n’excise pas les petites filles. Je remercierai probablement les chercheurs qui permettront aux hommes qui le souhaitent de tomber enceints et de porter les enfants.

Mais, je ne veux pas, en revanche, que l’on se penche sur mon ventre en prenant prétexte DU ventre pour en dire ce qui sera forcément une bêtise.

Je ne veux pas que l’on rentre dans mon lit, qu’on se glisse entre mes jambes, pour parler de mon cul au prétexte DU cul.

L’envie d’être mère a d’abord été chez moi une envie de me faire remplir le plus complètement possible par l’homme que j’aimais et que j’avais reconnu comme mon frère d’armes, mon frère de souffrance et je me suis vécue, enceinte, comme toute puissante parce j’étais le lieu physique d’une ré-union, parce que j’avais le privilège de pouvoir porter un enfant que nous avions voulu ensemble et que cela témoignait pour moi une marque de confiance réciproque en dépit de notre altérité ; chez d’autres femmes cela peut être tout autre chose et cela ne me regarde pas.

Et le seul devoir du féminisme à notre égard, c’est effectivement de nous permettre de devenir ou de ne pas devenir mère, « punto » comme on dit. Pas de nous dire que, comme l’a posé si verbeusement Beauvoir "la femme ne peut consentir à donner la vie que si la vie a un sens ; elle ne saurait être mère sans essayer de jouer un rôle dans la vie économique, politique, sociale".

Au Castor, j’ai envie de répondre que le seul sens de la vie c’est de vouloir vivre, y compris jusque dans le pire des enfers concentrationnaires. Et que moi, par exemple, c’est grâce à la rencontre avec un homme que j’ai clairement entendu ma fille m’exhorter à la faire advenir du fond de mes ovaires ( ceci pour dire que j’ai été prise d’une violente crise de « femellitude » que je ne regrette absolument pas ;-) ).

Si j’apprécie les effets des combats des féministes, je n’ai jamais acheté aucun de leurs bouquins et je préfère encore La Quête à ma façon.

Faire l’amour en cherchant sous la peau de mon partenaire, dans le rythme de ses hanches, sur sa langue… ce qui nous rapproche, en lui offrant sa part manquante et en prenant la mienne, plutôt que perdre cinq minutes de mon temps à décrypter les insinuations personnelles et les assertions fantaisistes des féministes…

Moi, je veux que l’on me foute la paix dans mon intimité, que l’on s’appelle Badinter , Beauvoir ou qui sais-je car ce que je pense vouloir faire de mon corps ne les regarde pas ; à dire vrai, cela ne regarde ni mes parents, ni ma fille, ni l’homme qui peut partager ma vie, ni personne.

Cela ne regarde que moi, et la seule chose que le féminisme doit me permettre de faire, c’est de pouvoir réaliser mes choix selon mes convictions.

Et quant à mes convictions, justement, s’il y avait encore des philosophes, je préfèrerais m’adresser à eux pour essayer d’atteindre ce qui serait ma liberté, pour essayer de comprendre l’Autre et poser ma pierre, même très modeste, à l’édifice de la Fraternité, plutôt qu’à n’importe laquelle de ces féministes.

Sur ce mes camarades, je m’en vais revoir ce film super-chouette d’Alan Parker, « The Commitments » !

Salutations fraternelles

La Louve Rouge

3 commentaires:

paul a dit…

Merci pour ce très beau texte
que je ressens comme une ouverture de libération pour tout être humain quelque soit son déterminant biologique
moi non plus je ne veux pas qu'au prétexte de mon "machin" on m'impose une voie plutôt qu'une autre
bonne continuation à toi camarade

Anonyme a dit…

Elisabeth Badinter, n'a aucun talent ou connaissance dans le domaine de la justice et pourtant les lectrices de Elle veulent en faire leur ministre de la justice.

http://www.elle.fr/elle/societe/dream-team/(offset)/4

Pourquoi donc ?

Anonyme a dit…

Et bien ? je vois pas ce que ca veut dire,
philosophe féministe est philosophe feministe et je pense qu'elle en connait un rayon en justice.
De toute facon c'est pas les francais qui elisent le sministres!