mercredi 23 avril 2008

Ne pas faire porter le poids de l’échec politique aux syndicalistes!


J’aimerais commencer par dire que je ne tiens nullement à prétendre que tous les syndicalistes seraient parfaits et intouchables et que dans le syndicalisme tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Non. Le syndicalisme n’est pas non plus cette potion miracle qui rendrait l’Homme absolument bon et parfait à la première gorgée bue. Je crois d’ailleurs qu’on commence à s’en douter, cette potion-là n’existe pas…C’est bien dommage , ce serait plus simple, mais c’est ainsi.

Il y a des imbéciles, des gens bornés, voire de vraies pourritures partout. Hélas.

Il ne s’agit pas non plus de proposer d’absoudre les errements de certains dirigeants syndicaux. Non. Nous y reviendrons , je crois que sur ce sujet, il y a quelques pistes éclairantes à emprunter, quelques questions à se poser et à poser à d’autres qui ne sont pas syndicalistes.

Cette "précaution" prise, cela fait longtemps que ce texte me trotte dans la tête, longtemps. Je ne savais pas comment l’aborder.

Hier soir, en écoutant des camarades provenant de syndicats divers (je citerais le STC- Marins, l’USM CGT Saint Nazaire, l’USTKE, Solidaires, la CGT entre autres, la CNT aussi si ma mémoire est bonne) dont certains représentants engagent aujourd’hui leurs vies au sens le plus littéral du terme, j’ai mis en place ce que j’aimerais dire à ce sujet.

Je regardais Annick Coupé (qui avait invité un syn,dicaliste licencié pour « harcèlement syndical » !!! ), José Bové, André Fadda, Jacky Fourreau, Alain Mosconi, par vidéo interposée, Gérard Jodar, les camarades de l’USTKE…et je pensais à tous les autres moins « connus », et d’accord ou pas avec eux sur certains sujets, certaines pratiques ou prises de position, que leurs personnalités apparentes (leurs personnalités « intimes », au fond bien peu les connaissent) séduise ou agace, peu importe, je ne pouvais pas m’empêcher de me sentir « débutante » et assez « petite », et je l’ai dit à l’un d’entre eux ensuite d’ailleurs.

Pourquoi ? Parce que le syndicalisme « de lutte de classe », c’est la mise en mouvement de l’Idée. C’est l’incarnation des mots. C’est le corps et la quotidienneté d’une vie qui s’engagent physiquement. Le risque va du licenciement, du harcèlement, à la baston, à l’emprisonnement, voire, à la mort pour certains (et je pense ici notamment au camarade grec de Saint Nazaire).

Je me disais aussi que , de toute façon, en observant et en écoutant les camarades plus « chevronnés » qui ont pour elles ou pour eux la légitimité du bilan de l’action, la légitimité de l’engagement dans la réalité (qui impose que tu fermes ta gueule, non pas par peur ou soumission, mais parce que tu es comme un élève, un apprenti, ce qui n’empêche nullement le libre-arbitre ni la contestation), tu ne peux qu’apprendre. Je me suis même surprise à rêver d’une sorte d’université populaire du syndicalisme, où qui voudrait pourrait venir entendre tout ces lutteurs, non pas parler d’eux, mais parler de leur expérience, la transmettre….

Et puis, le syndicalisme est aussi une école, parce que tu es confronté , directement, à une matière qu’il est loin d’être facile de façonner, qui ne se résout pas à coup de propagande, parce que ce que tu proposes à l’Autre c’est aussi ce type d’engagement et que ça , c’est quand même autre chose en terme d’implications dans une vie que de mettre un bulletin de vote, une fois tous les 36 du mois, parce que le syndicalisme te confronte directement à la réalité de l’Autre justement, tu vois les choses différemment et tu agis différemment de ce que permet ou suppose le champ politique.

Et c’est tout à fait normal. Pourtant, si l’un et l’autre doivent être différentiables et différenciés, l’un ne va pas sans l’autre.

Le syndicalisme va de l’action la plus apparemment anodine (faire adhérer les collègues, éveiller la conscience, défendre un salarié licencié, se battre dans son entreprise pour protéger les intérimaires, faire respecter les règles de sécurité et d’hygiène….) à l’action la plus évidemment admirable (la grève, l’occupation, l’engagement physique dans les manifestations, la prison…).

Quand je dis que l’action de ces camarades est admirable, c’est sans flagornerie. Je le pense. Pousser l’engagement à ce degré, c’est non seulement respectable mais admirable. Cela on le mesure justement à la difficulté de l’action de terrain quotidienne « anodine ». Et l’action « anodine » elle aussi est admirable parce qu’elle suppose qu’on a pris la mesure de ce qu’est l’Homme, de ce qu’est notre société.

C’est déjà bien dur « d’investir » le terrain correctement, particulièrement quand on est seul-e dans la boîte et qu’il faut « commencer », ça demande déjà tellement de temps, de gagner la confiance des collègues, de ne pas usurper sa charge, ça impose tellement de rester humble aussi, et tenace, et solide, même pour faire deux ou trois « bricoles » qui ne rempliront jamais les colonnes des journaux, alors on se dit qu’arriver à mobiliser correctement dans des luttes difficiles et tenir un terrain, unir des hommes et des femmes dans une action qui peut s’avérer risquée, dangereuse, qui aura forcément des répercussions sur leurs vies, même mineures, ben franchement ,c’est « chapeau bas », d’autant plus quand ces luttes portent leurs fruits, même si il arrive fréquemment que ces fruits soient amers.

Ces derniers temps, ici ou là, on voit fleurir deux expressions qui sont pour moi toutes deux « antisyndicales » à leur manière.

Celle qui consiste à critiquer et à cracher sur « les syndicalistes », ou « les syndicats » (sur certains plus que d’autres et là, la critique exhale un fort parfum d’anticommunisme manifeste), tous plus ou moins soupçonnés, sans qu’on sache très bien quoi entendre par là, d’être des « vendus », des « complices », des « traîtres »…

On le sait ,c’est vrai en partie, il y a des syndicats qui n’ont jamais vraiment soutenu la cause des travailleurs et qui ne sont au fond que des courroies de transmission du pouvoir et de la domination bourgeoise. Ils l’ont toujours été et le seront toujours. Néanmoins je me dis parfois que mieux vaut des gens syndiqués à la mauvaise école que pas syndiqués du tout…Il y a des tas de camarades de « bonne foi » qui ne sont pas au bon endroit. Mais bref. Les vrais « jaunes » on finit toujours par les connaître.

Et puis il y a l’attitude qui consiste à réclamer ardemment aux syndicalistes qu’ils adoptent une position sacrificielle, qu’ils « construisent » les mouvements populaires à eux seuls, qu’ils prennent le risque, l ‘engagement de « faire bouger la société », qui supplie que nous lancions des mots d’ordre : « grève générale », « révolution »…comme si on pouvait faire cela à tout moment, n’importe comment… « comme ça ». L’attitude qui demande aux syndicalistes d’être au fond des délégués de gens qui « dorment », car, bien souvent, dans celles et ceux qui demandent cela, on trouve des gens qui ne soutiennent pas et ne soutiendront jamais aucun mouvement ( quel que soit le syndicat qui le lance), ou qui seront prêts à se retourner contre nous à la moindre contrariété, ou encore qui finalement seront les premiers à gueuler que nous sommes des « preneurs d’otages », des « salauds de syndicalistes » qui « ne pensent qu’à leur gueule », qui font grève « et qui en plus » (le comble !) sont « payés » pour faire grève et « saignent leurs boîtes et leurs patrons », mettant « l’économie du pays à genoux ».

De victimes expiatoires, les syndicalistes deviennent d’immondes parasites qui empêchent de se déplacer normalement, de vivre normalement etc.

Franchement, ces deux attitudes sont à la fois irritantes et désolantes.

D’abord je ne vois pas ce qu’y gagnent les camarades, syndiqués ou pas, ou prétendus tels ( le Web permet tellement d’affabulations et de manipulations) , qui s’y livrent. A part enfoncer des coins dans les luttes et faire le jeu du capital. Aucun syndicaliste sérieux en tout cas ne prend ce genre de posture (ce qui ne veut pas dire non plus fermer sa gueule et dire « amen » à tout).

Etre responsable des gens qui vous suivent c’est une chose, être « raisonnable » (c’est à dire céder à la demande politique conservatrice de ne pas pousser un vrai mouvement social révolutionnaire) c’en est une autre aussi.

Ensuite, cela me semble une méconnaissance grave du travail syndical et de sa réalité. Des obligations qui doivent être celles d’un syndicaliste (ne pas « cramer » des gens, ne pas envoyer des « troupes » au feu pour poursuivre des combats qui sont politiques, et pas syndicaux, ne pas abuser la confiance qu’on peut vous faire, respecter l’autre, celui qui vous écoute et va vous accompagner, tout simplement, etc).

Enfin, c’est trop facile de faire porter au monde syndical dans son ensemble la responsabilité de pallier la carence politique des socialistes et des communistes, le poids de la saloperie de la politique du Capital, menée par l’Etat du Capital contre nous tous les travailleurs (au sens large).

C’est trop facile parce que, en plus, la plupart des gens qui font cela ne sont même pas adhérents à un parti politique, voire, votent assez servilement, sans trop vouloir se poser de question (ils en auraient pourtant les moyens) et avec des calculs personnels à très courts termes, et sont les premiers responsables des pièges type vote utile etc (donc, ne risquent pas de faire changer grand chose à ce désastre politique que connaît le paysage socialo-communiste depuis 25 ans).

Ce sont des gens qui se comportent politiquement et civiquement comme des mineurs sous tutelle, qui viennent ensuite demander à papa-maman syndicaliste « s’il te plaît va leur casser la gueule à ma place mais moi je peux pas, j’ai piscine… »

Bien sûr aussi, que le paysage syndical, les prises de position de certaines organisations ,de certaines centrales, de certains dirigeants, ne sont pas satisfaisants du tout, loin s’en faut.

Mais on a aussi le syndicalisme que nous offre la politique, et plus particulièrement des partis politiques.

Et de cela, chaque citoyen, chaque citoyenne est responsable (ou alors il faut carrément retirer le droit de vote à un paquet de gens !). Etre militant-e- dans un parti, quel qu’il soit, cela permet à des niveaux très modestes, forcément imparfaits d’interagir sur la politique, et la politique permet un autre syndicalisme. Le rôle des politiques est à ce titre fondamental, et presque « premier » car les portes-paroles, et dirigeants et élus « visibles » au niveau national sont responsables de « l’éducation » citoyenne.

Comme on peine, nous, derrière, pour réintroduire l ‘idée de lutte des classes alors même que quasiment plus aucun politique « de gauche » n’emploie les mots adéquats aujourd’hui ! Alors même qu’ils prennent parfois, souvent même, ces dernières années, des positions totalement antagonistes, incompatibles avec les luttes de terrain !

Allez expliquer à votre collègue à la cafèt’ que la retraite c’est par répartition et basé sur la solidarité, alors qu’il a vu la veille au « JT »un X ou Y dirigeant de tel parti étiqueté « gauche » lui dire benoîtement que ce n’était pas moderne et que « vive la capitalisation » ! Bon courage. Tu te sens vite à ramer sur le sable, dans un grand moment de solitude.

Alors à tout ces gens qui frémissent à l’approche du mois de mai, hormis leur conseiller un peu de pratique syndicale de terrain « de base », en toute modestie et même juste pour le « plaisir de la découverte », j’ai envie de leur dire aussi : ne vous trompez pas de responsables et battez vous pour que nous ayons des politiques à la hauteur de nos désirs et de nos rêves.

Pas pour qu’ils ou elles soient des "leaders" des "sauveurs", mais pour qu’ils remplissent leurs rôles de "vigiles", de "sentinelles", allez je vais dire le mot , "d’avant garde éclairée" (mais pas dans le sens despotique et élitiste qu’on a prêté à ce mot). Pour qu’ils profitent de leurs tribunes, de leurs mandats, de leurs immunités, pour faire avancer le travail de la base.

Ensuite, on verra.

Alors oui j’ai probablement plus d’indulgence pour les syndicalistes que pour les dirigeants politiques et les élus nationaux qui en ont fait une profession et une rente de situation.

J’assume, et je viens d’expliquer pourquoi. J’aimerais rappeler aussi que la plupart d’entre nous jouissent de droits qui ont été conquis de haute lutte essentiellement par les luttes syndicales et ouvrières. Alors réfléchissez avant de cracher au visage des "syndicalistes".

Pour l’instant nous sommes encore dans une société où l’engagement politique se paie moins « cash » que l’engagement syndical (c’est un fait). Profitons-en, ça va peut être pas durer…

Et là, tout les petits poissons (nous toutes et tous sans exception) seront pris dans la nasse et il sera trop tard pour se poser des questions. On devra aller « au carton » pour vivre debout, et le combat ne se mènera pas forcément dans les meilleures conditions…

Un grand merci aux camarades syndiqué-e-s. Politiques, encore un effort !

Fraternellement

La Louve

1 commentaire:

Swâmi Petaramesh a dit…

Un très bel article, comme toujours, Louve. J'ai beau être habitué, je ressens toujours cet étonnement à te lire...

Pour ce qui est du "grand moment de solitude à la cafèt'" que tu évoques, j'en ai vécu un du même tonneau il y a quelques jours, c'est dire si je vois bien de quoi tu parles ;-)

La bise.