jeudi 1 février 2007

Demain j’arrête pas

De Jean-Yves DENIS, sur Bellaciao

Demain débute le premier jour de notre Apocalypse.
Demain Jeudi 1er Février de l’an 2007.

La veille, le très saint Robien, ministre des non-cancéreux, a préparé le terrain en visitant une école du 16eme arrondissement.
Il a vérifié que tout était en ordre, et qu’aucun enfant innocent n’était contaminé par Le-Mot-Qu’il-Ne-Faut-Plus-Prononcer.

LE TABAC.

Heureusement, dans cet établissement où la loi était déjà appliquée préventivement, aucune racaille nicotino-dépendante n’a été débusquée.
Pierre-Henri et Marie-Thérèse peuvent dormir tranquilles, les dealers de « Fumer-Tue » se sont arrêtés aux portes des banlieues, et la progéniture favorisée est à l’abris de ce fléau.

Partout, nous serons bannis partout.

Y compris dans les maisons de retraites et dans les asiles de fous, parait-il. la seule exception envisagée concerne les prisons.
Je dois ici admettre que c’est une trouvaille fabuleuse de la droite.

C’est vrai, on n’arrivait pas à distinguer du premier coup d’oeil un criminel d’une personne saine possédant un porte-feuille d’action et une assurance vie en règle.
Maintenant il y aura un critère simple.
Dans la rue, quand on verra un type la clope au bec, on se dira ,
« Tiens, il s’est évadé d’où, lui ? »

J’imagine bien, dans dix ans, une discussion entre deux fumeurs, dans un square désert, un après midi glacé d’hivers.

"Tiens tu fumes ? T’as fais quoi comme horreur pour aller en taule ?"
"Bof, j’ai buté ma femme et mes six gosses, et toi ?"
"Moi, je me suis fait eu en train de cloper dans les toilettes publiques Dames"
"Ah merde, pauv’vieux !"

Donc en cette veille d’holocauste, je vous propose, amis bronchiteux, de célébrer ensemble nos toutes dernières heures en tant qu’individus libres et égaux.
Nous allons nous recueillir un instant et en griller une, tout en évoquant notre passé glorieux.

Nous allons parler de nous, pauvres fumeurs.

Déjà, dans nos bureaux, nous étions parqués, dans le meilleurs des cas, dans de sinistres locaux aux parois transparentes pour être vus de tous, en train de siroter un café et nous enfumer collectivement - car il ne fallait pas ouvrir la porte de peur de contaminer tout le bâtiment.
Nous prenions nos poses de branleurs, pendant que le travailleur honnête rattrapait les heures que nous perdions à médire en secret de notre hiérarchie.

Tout cela est bien fini, maintenant. Quel prétexte fallacieux allons-nous devoir imaginer pour obtenir nos cinq petites minutes de liberté, loin de la vue déprimante des dossiers urgents qui s’amoncellent ?
Car nous, les fumeurs, sommes de grosses feignasses. Non contents de mettre en danger la vie d’autrui, ainsi que les femmes enceintes, nous faisons perdre un temps précieux au grand capital, un temps qui part en fumée, ah ! ah !, elle est bien bonne.

Le fumeur est laid et paresseux, et parfois même il est de gauche.

Son pull sent le hall de gare des années 70, et ses dents sont jaunes comme un ticket de métro des années 80. Ses poumons sont noirs comme son âme.

Je ne parle pas du fumeur de cigare arrogant, ni du fumeur de pipe sentencieux.
Ces gens là sont des esthètes, ils pratiquent le tabac comme d’autres l’escrime ou les jeux de cartes incompréhensibles aux communs des mortels.
Ils nous narguent en nous montrant qu’ils réussissent à conserver leur cigares allumés ou à obtenir la bonne proportion pour bourrer leur pipe, et sans goudron pour activer la combustion.

Non je parle du vulgaire fumeur, celui avec un briquet bic ou une machine à rouler offerte avec le papier OCB. Ceux qui se servent désespérément de leurs mains en se brûlant avec la cendre quand ils ne trouvent pas de cendrier dans les espaces non-fumeurs, ou ceux qui font d’immondes trucs tordus en essayant de fabriquer à la main des sticks, mais ne réussissent qu’à foutre la moitié du tabac par terre.

Frères et soeurs, sur le quai d’une gare, qui recherchent désespérément un alter ego qui possède n’importe quel moyen d’allumer leur clope, parce qu’ils ont oublié leurs briquets pour la centième fois sur le comptoir d’un café où ils en grillaient une pour attendre le train.

Le fumeur laborieux, maladroit, distrait, timide et gentil, qui après vous avoir demandé une cigarette, le feu qui va avec, s’excuse avec un sourire en vous disant qu’il ne lui reste plus que sa gueule pour fumer.

La fumeuse intègre qui te propose un Euro contre une Gauloise blonde, alors qu’à 4,50 le paquet cela fait 22 centime la sèche.

Non, c’est vrai, on ne forme pas une grande famille solidaire, il n’y a pas d’internationale des clopeux, mais le don d’une cigarette est l’un des derniers gestes purement gratuit et évident entre complets inconnus.

Les abstinents ne connaissent les multiples manières d’engager la conversation après le rituel tribal du partage de clope, par exemple en comparant les vertus respectives de nos marques de cigarettes préférées, en ce qui concerne la teneur en poisons violents.
Laquelle est la plus forte en Ammoniaque, Cyanure, acétone, Arsenic, ou bien Cadmium radioactif ?
Lequel d’entre eux est un tueur en puissance, un assassin cynique et vicieux ?


Sachant qu’il faudrait 4805012 cigarettes bout à bout pour atteindre la lune, qu’elle doit être mon espérance de vie pour y arriver sachant que j’en grille 15 par jour ?

Demain, grand jour de Black-Out.
1er Février 2007 de 19h55 à 20h00.

Toutes lumières éteintes dans la France entière pour protester contre le grand gâchis occidental.
Les fabricants d’uranium enrichi seront ruinés.
Les chauves souris pourront voler peinardes cinq minutes en pleine ville.

Nous, grâce à nos Zippo, on sera les seuls à ne pas se cogner contre les murs de nos salles de séjour en recherchant l’interrupteur à 8 heure pile.
On sera les rois du monde pour une fois dans nos vies.

On n’aura qu’à se regrouper et partir dans la forêt lointaine, avec les loups solitaires.
Dans la nuit noire, les lumières rouges de nos cendres incandescentes feront un superbe effet pyrotechnique visible du quatrième étage de l’immeuble en face du bois communal.

Alors pendant le grand Black-Out, je vais en allumer une.

Demain c’est décidé j’arrête pas !

2 commentaires:

Mauvaise langue a dit…

Kof, kof !!! Teuheu ! Argh...

Anonyme a dit…

félicitation! c'est la voix de l'humanisme de la liberté et de lla dignité.

Moi-même n'ai janmais fuimé (mais, c'est curieux de puis le 1 fév j'ai envie de m'y mettre!) mais le tour que prend la persécution anti-fumeur me sort par les trous de nez!!! (c'est la comble!) Et j'y vois comme des relents inquiétants .... des souvenirs nauséeux, et une sacré similitude avec le Talibanisme